Monaco n’enverra pas d’astronautes sur la Lune. En revanche, la NASA mise sur les technologies de Venturi pour le rover de la mission Artemis…
Lorsque Venturi choisit, en 2004, d’abandonner définitivement le moteur thermique pour se consacrer exclusivement à l’électrique, peu d’acteurs du secteur imaginent que cette orientation puisse un jour faire école… À l’époque, les voitures électriques restent marginales et les investissements se concentrent encore sur les motorisations traditionnelles. Vingt ans plus tard, les technologies développées par Venturi Space doivent équiper le futur rover lunaire des missions Artemis de la NASA. Entre ces deux étapes, l’entreprise monégasque a construit son expertise en explorant des terrains de plus en plus exigeants : la route, les records de vitesse, les régions polaires, avant de se tourner vers l’espace.
Une reprise qui marque un tournant
À 18 ans, pour Gildo Pallanca Pastor, petit-fils du magnat du BTP, l’automobile est une passion. Il dispute plusieurs compétitions, du rallye-raid aux 24 Heures de Daytona. À la fin des années 1990, la marque Venturi est en difficulté. Trente-cinq repreneurs se portent candidats. Gildo Pastor présente l’offre minimale de reprise, fixée à 500 000 euros. Après plusieurs mois de procédure, il obtient la marque et décide de la ramener à Monaco en 2000. Les premières années sont consacrées à reconstruire l’entreprise. En 2004, Venturi présente la Fétish avec une motorisation exclusivement électrique.La décision est loin de faire l’unanimité. Le marché est encore embryonnaire et les constructeurs investissent peu dans cette technologie. Venturi fait un choix plus radical encore : développer ses propres composants. Moteurs, électronique de puissance, batteries et systèmes de gestion énergétique sont conçus en interne. Cette maîtrise de l’ensemble de la chaîne technologique devient progressivement la signature de l’entreprise.Les années suivantes sont consacrées à améliorer les performances des véhicules, à battre plusieurs records de vitesse et à travailler avec des partenaires industriels comme Michelin ou Mercedes. Une stratégie développée avec la moto électrique Voxan.
Des records à l’exploration polaire
En 2009, à son retour d’une mission en Antarctique, le Prince Albert II demande à Gildo Pastor d’étudier la possibilité de concevoir un véhicule d’exploration capable d’évoluer dans des conditions climatiques extrêmes. Deux ans plus tard naît Antarctica, premier véhicule d’exploration polaire électrique. Conçu pour fonctionner à des températures pouvant atteindre -50 °C, il devient un laboratoire roulant. Les essais permettent d’améliorer la résistance des batteries, les systèmes électroniques et les capacités de franchissement sur des terrains particulièrement contraignants. Une autre idée prend alors forme : si un véhicule peut évoluer dans les conditions de l’Antarctique, certaines technologies pourraient aussi répondre aux contraintes de l’exploration spatiale…
Le passage vers l’espace
À partir de 2021, Venturi crée Venturi Space et engage une partie de ses équipes dans le développement de technologies destinées aux véhicules lunaires. L’enjeu consiste à adapter les savoir-faire acquis dans la mobilité électrique à un environnement encore plus hostile. Sur la Lune, les températures varient entre -240 °C et +130 °C, le sol est recouvert d’un régolithe abrasif et les longues nuits lunaires imposent des contraintes inédites en matière de stockage d’énergie. Les recherches portent notamment sur les roues, les batteries et les systèmes électroniques de gestion de l’énergie.
Une place dans le programme Artemis
Cette expertise vient d’être reconnue par la NASA. L’agence américaine a retenu la société Astrolab pour développer le Crewed Lunar Vehicle (CLV-1), le rover destiné à transporter les astronautes du programme Artemis au pôle Sud lunaire. Trois technologies développées par Venturi Space seront intégrées à ce véhicule. Les premières concernent les roues hyper-déformables, conçues pour conserver leur adhérence sur le régolithe lunaire tout en limitant l’enfoncement du véhicule. Venturi fournit également les batteries haute performance, capables de résister aux fortes amplitudes thermiques, ainsi que le Battery Management System (BMS), chargé de contrôler en permanence l’état des cellules, d’équilibrer leur fonctionnement et de sécuriser l’alimentation énergétique du rover. Pour l’entreprise monégasque, cette sélection valide plusieurs années de recherche consacrées à la mobilité dans des environnements extrêmes. Le programme Artemis ne constitue qu’une étape. Un premier démonstrateur, le rover FLIP, doit rejoindre la Lune au second semestre 2026. Venturi travaille également sur MONA LUNA, une astromobile européenne dont la première mission est envisagée autour de 2030.
4 questions à Gildo Pastor, Président de Venturi
« Venturi Astrolab a déjà présenté une déclinaison martienne de son rover FLEX »
Comment avez-vous convaincu la NASA pour la campagne Artemis ?
Notre partenaire stratégique américain, Venturi Astrolab, a été sélectionné par la NASA parce que son rover lunaire habité, le CLV-1, représente la meilleure des solutions parmi celles qui étaient proposées. Ce véhicule contient trois technologies conçues et fabriquées par nous, Venturi Space : les roues hyper-déformables, les batteries haute performance et le système de gestion des batteries. Ce sont des technologies absolument déterminantes pour évoluer sur la surface lunaire, dans un environnement extrême, avec des contraintes de fiabilité considérables.
Ce qui a compté, c’est la crédibilité technologique. Depuis plusieurs années, nous développons, testons et améliorons ces systèmes entre Monaco, la Suisse et la France. Dans le spatial, on ne convainc pas avec des promesses. On convainc par la qualité des équipes, avec des résultats de tests tangibles, de la rigueur, et avec une capacité à livrer des technologies critiques au niveau de qualité élevé exigé.
Vous avez annoncé investir 250 millions d’euros à Toulouse. Si l’on additionne les efforts engagés à Monaco, en Suisse, aux États-Unis et les programmes de R&D depuis sept ans, quel est aujourd’hui l’investissement total consacré à l’aventure spatiale de Venturi, et jusqu’où êtes-vous prêt à aller financièrement pour atteindre vos objectifs lunaires ?
Les efforts engagés aux États-Unis ne sont pas de mon fait, car Venturi Astrolab est une société de droit américain, dont Venturi Space est le partenaire stratégique. L’investissement est, vous vous en doutez, de plusieurs centaines de millions d’euros, et je n’en dirai pas davantage.
Jusqu’où suis-je prêt à aller ? C’est simple : jusqu’au bout de l’objectif que nous nous sommes fixé ! Les prochaines étapes sont majeures : la mise en service de l’astromobile FLIP sous six mois, puis celle de CLV-1 à partir de 2028 dans le cadre de la campagne Artemis de la NASA. Ensuite viendra FLEX puis, au tournant de 2030, peut-être notre MONA LUNA sera-t-elle en service là-haut si l’ESA venait à retenir notre projet. C’est déjà pas mal, non ? (rires) Et encore, je ne vous ai pas tout dit…
Comment Venturi Space gagne-t-elle de l’argent aujourd’hui, et quand pensez-vous atteindre la rentabilité ?
L’astromobile CLV-1 de Venturi Astrolab, notre partenaire stratégique américain, a été choisie par la NASA pour transporter les astronautes sur la Lune. Comme ce véhicule est équipé de nos technologies – roues, batteries et système de gestion des batteries – les premiers retours industriels liés à ces programmes sont désormais devant nous. Dans ce type d’industrie, il faut d’abord investir, qualifier, produire, livrer et démontrer. Notre ambition, c’est d’atteindre la rentabilité avec l’industrialisation progressive de nos technologies et l’accélération des programmes lunaires durant la prochaine décennie. Rendez-vous compte : d’après les estimations, plus d’une centaine de missions lunaires sont annoncées ou planifiées au cours des dix prochaines années ! Nous vivons le début d’une nouvelle ère industrielle.
Si Elon Musk vous appelait aujourd’hui pour vous proposer de rejoindre une mission martienne, accepteriez-vous ?
Je répondrais que nous sommes prêts à discuter avec tous ceux qui font avancer concrètement l’exploration spatiale. Mais je n’irais pas sur Mars pour le symbole. Ce qui m’intéresse, c’est que Venturi Space apporte une contribution utile, voire indispensable, à une mission. Si nos technologies peuvent permettre à un véhicule de rouler sur Mars, alors oui, nous répondrions présents. Notre objectif est de rendre possible la mobilité humaine et robotique sur la Lune, puis sur Mars. D’ailleurs, notre partenaire Venturi Astrolab a déjà présenté une déclinaison martienne de son rover FLEX, elle aussi équipée de technologies Venturi Space.
Milena Radoman