La Commission européenne a ajouté Monaco à sa liste de pays à « haut risque » en matière de blanchiment d’argent au moment même où elle en retirait les Émirats Arabes Unis. Cette décision, qui suit l’inscription sur la « liste grise » du Groupe d’action financière (GAFI) intervenue à l’été 2024, n’a guère surpris Robert Laure. Le patron de l’Association Monégasque des Activités Financières (AMAF), qui espère une sortie rapide, balaie l’actualité de la place. Chiffres en hausse, attractivité, forfait de 500 000 euros pour décrocher une carte de résident…
En 2024, les actifs détenus par les banques monégasques ont augmenté malgré l’inscription sur la liste grise du GAFI ?
A la clôture de l’exercice 2024, la Place bancaire affichait un total d’actifs de 176 milliards d’euros. Il s’agit d’un nouveau point haut et cela représente une croissance de plus de 10% par rapport à 2023, qui avait clôturé avec un solde à 160 milliards. Le produit net bancaire agrégé des établissements bancaires monégasques dépasse 1,5 milliard d’euros.
Cette hausse est liée à l’effet marché ou ce sont de nouveaux apports ?
Les deux. Près de 3 milliards d’euros d’apport d’argent nouveau sur la place ont été comptabilisés. On ne peut que s’en satisfaire. Je rappelle qu’en début d’année 2024, nous étions dans la phase où la décision du GAFI de nous maintenir ou pas dans cette fameuse situation de surveillance renforcée était attendue. Beaucoup d’acteurs – et pas seulement les banques – craignaient une hémorragie des activités financières en cas d’inscription en liste grise… L’inscription est arrivée et il n’y a pas eu de perte de confiance.
La commission européenne a placé Monaco sur la liste des pays à haut risque aux côtés de pays comme l’Afghanistan, la Corée du Nord ou encore le Panama. C’est pire ?
Cette situation n’est pas une surprise, on savait que Monaco serait mécaniquement inscrit sur la liste de l’UE lors de sa mise à jour. Ce qui n’était pas prévisible en revanche, c’était le délai d’un an qui a été nécessaire…
Les pays inscrits dans l’annexe 1 de la liste grise du GAFI sont ensuite généralement repris dans cette fameuse liste ETHR de l’UE. C’est une pratique, un usage de l’UE. C’est la Commission qui propose cette mise à jour. S’agissant d’un règlement délégué, il ne nécessite pas un vote pour être appliqué. En revanche, il peut faire l’objet d’une intervention soit du Parlement européen, soit du Conseil des ministres, qui peuvent émettre un avis qui ne serait pas conforme à cette proposition présentée par la Commission. C’est ce qui s’est produit dans le cadre de la mise à jour précédente pour la sortie de certains pays.
La Turquie a ainsi été placée sur liste grise par le GAFI sans figurer sur la liste de l’UE ?
Il existe une exception pour deux catégories de pays (qui n’intègrent donc pas automatiquement cette liste européenne) : les pays appartenant à l’UE et les pays candidats à l’adhésion comme la Turquie. Monaco n’est dans aucune de ces situations.
On imagine mal que soit le Conseil européen, soit le Parlement infléchissent cette position et émettent une objection.
Ça me paraît très improbable effectivement… Pour quelles raisons le feraient-ils ? Mais là, nous rentrons dans une dimension politique. A ma connaissance, celle de la France est de soutenir une application strictement mécanique de la gestion de cette mise à jour de la liste européenne. Intervenir pour le cas de Monaco, en opposition avec ce principe d’automaticité pourrait lui être inconfortable. Son soutien nous sera important lors de la prise de décision du GAFI. Le vrai rendez-vous est là.
Le Gouvernement monégasque a réagi violemment aux révélations de La Lettre sur l’inscription de Monaco, avant l’annonce officielle de la Commission européenne. Cet article vous a choqué, vous ?
Choqué, ce n’est pas vraiment le terme. Disons que ça a créé de l’émotion et une confusion de perception après de certains professionnels. Tout le monde savait que cette inscription allait arriver. Mais certains ont dit « Zut, une liste noire, c’est quoi, ce truc ? » Le qualificatif « liste noire », fait référence, pour l’UE, à la liste des États non coopératifs aux standards OCDE, en matière d’échange d’informations fiscales. Ce n’est pas du tout le cas de Monaco.
L’article laissait penser que Bruxelles avait inscrit Monaco parce qu’il y avait de nouveaux graves manquements aujourd’hui. Ce n’est pas le cas.
Que change concrètement cette inscription sur la liste de l’UE ? Cela génère-t-il des blocages d’opérations de la part des opérateurs extérieurs, un ralentissement encore plus net des transactions ?
L’inscription sur cette liste ne s’accompagne d’aucune sanction ni mesure nouvelle. La Commission n’a pas conduit d’enquête complémentaire. Concrètement rien ne change à ce stade. D’un point de vue opérationnel, il est possible que certains partenaires exigent un niveau de diligence accru dans leurs relations avec les établissements monégasques.
Cependant, selon les retours que nous avons reçus, les maisons mères de nos membres considèrent que cette inscription ne modifie pas la situation. Les filiales monégasques étaient déjà considérées comme opérant dans une zone à « haut risque ». Pour elles, cette évolution n’induit donc pas de traitement différent ou de blocage des opérations.
Il y a six points à atteindre dans la feuille de route fixée par le GAFI. Où en est-on ?
L’AMAF participe aux travaux du Collège 2 du Comité de coordination et de suivi LCB/FT, mais nous ne sommes pas directement impliqués dans la mise en œuvre des mesures demandées. Notre rôle est d’avantage d’écouter ce qui peut être partagé et surtout de faire remonter les problématiques et attente de nos membres. Il y a environ deux mois, il nous avait été indiqué la très probable arrivée de la nouvelle mise à jour de la liste européenne et qu’il fallait s’y préparer. Nous avons relayé cette information à nos membres, qui ont vérifié, notamment sur le plan contractuel, que cela ne posait pas de nouvelles difficultés.
L’Union européenne a officiellement retiré les Émirats Arabes Unis (EAU) de sa liste des pays “à haut risque” en matière de blanchiment d’argent, notamment en raison des lourdes sanctions infligées par les autorités (par exemple 200 millions de Dh contre une maison de change pour de graves violations). Cette décision intervient à un moment stratégique, au début des négociations d’un accord de libre-échange bilatéral. Or la commission d’enquête parlementaire française sur le narcotrafic a qualifié Dubaï de paradis de blanchiment pour les trafiquants… Il y a deux poids, deux mesures selon vous ?
Au GAFI, vous avez une dimension politique forte qui entre également dans la discussion… Quels éléments ont joué dans la balance ou est-ce le poids politique des Émirats et Dubaï, qui ont permis la sortie de la liste grise du GAFI puis de l’UE ? C’est à eux qu’il faut poser la question…
Les deux places sont concurrentes… Le fait que Monaco soit placé sur liste, quelle que soit la dénomination, tandis que Dubaï, en sort, donne un gros avantage aux Émirats ?
Je ne peux pas vous dire non. Il est vrai que nous allons traverser une période qui risque de créer une certaine distorsion. Mais il ne faut pas perdre de vue que les calendriers des deux pays sont distincts. L’évaluation du GAFI concernant Dubaï a eu lieu avant celle réalisée ici, à Monaco. Les deux situations ne sont donc pas comparables.
L’entrée ou la sortie d’un pays est décidée en fonction de ses propres spécificités, des constats faits lors de l’évaluation et des engagements pris par ses autorités. Par exemple, le calendrier a fait que l’intégration du Liban coïncide avec celle de Monaco. Certains pourront dire que le Liban et Monaco ça n’a rien à voir et ils auront raison sur le fond. Seul le calendrier d’exécution d’une procédure administrative est commun à la concomitance de l’entrée des deux pays cités.
Monaco est une juridiction dans laquelle toute activité économique est soumise à autorisation préalable. Cela peut effectivement représenter une contrainte pour ceux qui ne disposent pas de cette autorisation. En contrepartie, dans un environnement stable, serein et maîtrisé, cela constitue un véritable gage de sécurité pour les acteurs économiques.
Vous voyez la sortie quand ? Le gouvernement avait parlé de 18 mois ?
La réunion plénière du GAFI qui statuera sur Monaco est fixée en juin 2026. Les mois à venir serviront à finaliser le dossier et les discussions. La dernière réunion technique est prévue en janvier 2026, soit 18 mois depuis l’entrée en juin 2024 de Monaco dans la liste grise.
Les acteurs financiers sont familiers de ce type de processus. Ils ont déjà intégré ce calendrier. Les marques de confiance sont présentes : trois banques investissent ou ont investi dans la construction immobilière de leur siège social ; les encours de crédit à la clientèle ont augmenté de 5% en 2024 ; et de nouvelles sociétés de gestion s’installent à Monaco, dont un des plus importants gestionnaires de fonds alternatif planétaires ; nous avons même un fonds souverain des Émirats Arabes Unis qui a investi dans la participation d’une structure locale. Cela démontre un engagement fort et durable.
Depuis 2017, pour pouvoir obtenir une carte de résident, les primo-arrivants n’ayant pas de travail ou de sources de revenus réguliers doivent obligatoirement déposer une somme minimale de 500 000 euros dans une banque monégasque. Vous avez revu ce montant ?
Lors des derniers échanges à l’AMAF, nous avons évoqué l’attestation bancaire demandée par la Sûreté Publique pour les résidents sans revenus déclarés à Monaco. Historiquement, chaque banque établissait ce document sans indication de montant. Une clarification, sécurisation et transparence étaient nécessaires, un seuil minimal a été fixé à 500 000€.
Ce seuil est aujourd’hui obsolète. Depuis 2017, l’inflation a atteint 20%, les coûts de construction ont grimpé et la richesse financière a progressé. Même si le prix de l’immobilier est resté relativement stable, une révision du montant s’impose.
Fixer le seuil à 5 millions d’euros ou la moitié de la fortune, comme je l’ai entendu, serait excessif. Il faut un montant aligné avec l’objectif : s’assurer que la personne peut vivre à Monaco, sans exiger une immobilisation potentiellement disproportionnée dès l’arrivée.
La moitié de sa fortune ? Dans des pays comparables, est-on aussi exigeant ?
Certains pays peuvent pratiquer ce type de logique. Le Président Trump a récemment déclaré qu’un investissement de 5 millions de dollars pourrait donner droit à une titre de séjour (ou plus) privilégié. Mais cela comporte un risque. Nous pourrions être assimilé aux pays visés par l’OCDE pour leurs pratiques de « Golden Passport » ou « Golden Residency ». Des pays qui l’ont pratiqué sont aujourd’hui en difficulté de reconnaissance de conformité. Il me semble que Monaco doit éviter de se trouver dans cette situation et n’a pas besoin de cela pour affirmer son attractivité.
Milena Radoman