Engagée dans la protection des océans, la Principauté avance ses pions sur le terrain de « l’économie bleue investissable, rentable, et responsable ».
« C’est par la mer que tout a commencé à Monaco, c’est par la mer que tout continuera » avait résumé le monstre sacré du théâtre français Jean Piat à l’occasion de la célébration des 700 ans des Grimaldi. Principauté nichée entre mer et montagne, Monaco cultive un lien intime avec la Méditerranée depuis l’époque du Portus Herculis Monoeci, abri essentiel pour les Romains entre Rome et Marseille, et la légende de Sainte-Dévote. « L’histoire du pays est liée à la mer de façon presque symbiotique », jugent Denis Allemand et Philippe Mondielli, auteurs de « Monaco et la mer », rappelant que « jusqu’à l’arrivée de la voie ferrée le 19 octobre 1868, la mer offrait le seul accès simplifié à la Principauté, tout à la fois voie commerciale, voie militaire ou source de revenus… » Dans l’Histoire du pays, les seigneurs de Monaco ont misé sur la protection de la navigation côtière ; tandis que la création de l’océanographie moderne il y a plus d’un siècle par le Prince savant Albert Ier a mis l’accent sur le rôle fondamental joué par les océans et son prolongement naturel : un développement économique fondé sur l’exploitation durable des ressources marines.
Une tradition séculaire : Albert Ier, le « Prince navigateur »
Dès la fin du XIXe siècle, Albert Ier, surnommé le « Prince navigateur », pose les bases de ce que l’on appelle aujourd’hui l’économie bleue durable. Passionné d’océanographie, il organise de nombreuses expéditions scientifiques à bord de ses navires, dont le fameux Hirondelle. « Par ses nombreuses croisières océanographiques, Il a révélé l’immensité des richesses des océans… ce que l’on appellerait aujourd’hui biodiversité, mais que l’on appelait plus justement à l’époque « richesses zoologiques » ! », indique l’ancien Directeur scientifique du Centre Scientifique de Monaco Denis Allemand. « Il y a 90 ans environ, il s’insurgeait déjà contre la surpêche qu’il dénonçait dans son fameux discours sur l’Océan. Véritable précurseur des sciences, il a étudié, bien avant que cela devienne l’objet de grands programmes internationaux, la météorologie de la « Haute atmosphère océanienne », ce que l’on nomme aujourd’hui les échanges océans-atmosphère, il a également créé à l’Institut Océanographique, la première Chaire de Physiologie des êtres marins, discipline qui allait être à l’origine de plusieurs Prix Nobel », ajoute le chercheur.
Rainier III : entre modernisation et conservation
Dans cette lignée, le Prince Rainier III a tenté de conjuguer développement économique et action politique pour les océans. « Le progrès ne vaut que s’il respecte la nature », affirmait-il durant son règne. Il modernise le port pour augmenter la capacité de mouillage des bateaux et des paquebots de croisière, tout en impulsant la technologie du « mur d’eau », un dispositif innovant et écologique de brise-houle en eau profonde, et en créant la première aire marine protégée en milieu urbain au Larvotto dès 1976. Opposition à l’immersion des déchets nucléaires en mer Méditerranée, accueil de laboratoires de haut niveau sur l’environnement marin, ou encore lancement d’accords internationaux pour lutter contre les pollutions et protéger les espèces menacées comme RAMOGE… Monaco est également l’un des trois États à l’origine du Sanctuaire Pelagos, une aire marine protégée de 87 500 km² consacrée à la protection des mammifères marins en Méditerranée. Ce projet de coopération entre Monaco, la France et l’Italie est unique au monde. Il vise à limiter les nuisances humaines telles que le trafic maritime, les filets de pêche dérivants ou encore la pollution sonore, qui mettent en péril les populations de dauphins, baleines et autres cétacés.
Une vision moderne : la Fondation Prince Albert II de Monaco
Avec la Fondation (FPA2) qu’il crée au début de son règne, le Prince Albert II de Monaco a repris le flambeau en inscrivant la protection de l’environnement, et en particulier de l’océan, au cœur de son action. La FPA2 soutient des projets dans le monde entier pour la préservation de la biodiversité marine, la lutte contre la pollution plastique et la promotion des aires marines protégées. Récemment, l’organisation a opéré un grand virage pour combiner philanthropie et investissement d’impact. « Il fallait activer un autre levier — celui du capital. L’économie bleue est aujourd’hui un secteur en structuration rapide, mais encore sous-financé. Nous voulons démontrer par l’exemple que cette économie est rentable, créatrice d’emplois, et compatible avec les impératifs de durabilité. C’est pourquoi, au niveau de la Fondation, nous avons souhaité compléter nos actions de philanthropie avec de l’investissement d’impact, en créant notamment avec Monaco Asset Management, le ReOcean Fund, un fonds de private equity destiné à investir 100 millions d’euros dans des entreprises en croissance œuvrant dans des secteurs clés de l’économie bleue », explique Olivier Wenden, Vice-Président de la FPA2. La FPA2 s’est également associée à ODDO BHF Asset Management et Altitude Investment Solutions afin de lancer un indice financier innovant dédié à l’Océan, le Blue Economy Index. Répondant aux Objectifs de Développement Durable 14 (vie sous-marine), 12 (Consommation et Production Responsables) et 6 (Eau propre et Assainissement), cet index sert de référence à la création de produits structurés sur mesure. La gestion de l’indice a été confiée à la société ODDO BHF Asset Management dont la mission sera d’identifier, à partir d’un très large univers d’actions mondiales, un panier concentré de sociétés qui agissent en faveur de la « blue economy » et intervenant sur des secteurs clés (la pêche durable, la gestion des déchets, le recyclage du plastique ou encore le traitement de l’eau). « Il est temps de reconnecter l’océan à l’économie. Trop souvent, la mer est perçue comme un enjeu philanthropique ou scientifique décorrélé du système financier. Or, c’est une erreur d’analyse. Plus de 80 % du commerce mondial passe par les voies maritimes », poursuit Olivier Wenden.
L’économie bleue, un pilier stratégique
À l’échelle mondiale, l’économie bleue représente environ 2 500 milliards de dollars US par an, soit la 7ème économie mondiale si elle était un pays, selon l’OCDE. Elle emploie plus de 30 millions de personnes à travers les secteurs de la pêche, du transport maritime, du tourisme côtier, de l’énergie marine ou encore de la biotechnologie. À Monaco même, bien que le territoire soit modeste, le secteur maritime, qui rassemble les activités ne pouvant exister sans la mer, constitue un pilier stratégique. En 2022, ce secteur compte 635 établissements pour 1,8 Md€ de chiffre d’affaires et 3 268 emplois. Le yachting compte à lui seul 411 établissements pour 567,1 M€ de chiffre d’affaires et 1 429 emplois. Pour limiter l’impact carbone du secteur, certaines mesures ont été prises: petit à petit, les quais sont équipés pour que les bateaux puissent se raccorder directement au réseau public d’eaux usées et déverser directement. L’électrification des quais est opérationnelle y compris pour les gros yachts, plus polluants… « On a durci le ton et on refuse les bateaux qui ne veulent pas se raccorder », explique-t-on à la SEPM. Ce n’est pas encore vrai pour les bateaux de croisière, qui ne coupent pas leurs moteurs en escale… Faudra-t-il attendre 2030, date butoir fixée par l’Union européenne pour que les navires de croisières et porte-conteneurs utilisent le raccordement électrique à terre lorsqu’ils sont à quai ? Pour l’heure, le port Hercule n’accepte que des navires mesurant jusqu’à 250 mètres, d’une capacité inférieure, ou égale, à 1 250 passagers, et utilisant du fioul à teneur de 0,1% de soufre.
25% de placements durables au FRC
Côté finance bleue, le fonds de réserve monégasque, qui pèse 7,3 milliards d’euros en 2024, veut montrer l’exemple. Le Fonds souverain a intégré dès 2002, deux fonds dédiés : Monaco économie développement durable (MEDD) géré par le CFM, et Monaco Eco + géré par la CMB Monaco. « Le FRC compte environ 2,5 milliards d’avoirs liquides et le pourcentage d’investissements en placements durables est supérieur à 50%, dont 20 à 25% de la partie liquide placée en capital investissement ! Notre objectif est de tendre un jour vers 100%”, nous expliquait Jean Castellini avant son départ du Gouvernement en 2023. Le FRC a ainsi alloué en 2023, 10 millions d’euros (9,8 millions de dollars) au fonds d’impact « économie bleue » Ocean 14 Capital (200 millions d’euros), afin de soutenir les innovateurs et les solutions qui œuvrent à l’amélioration de la santé des océans et s’est engagé à investir 20 autres millions de dollars dans la stratégie de private equity de Lombard Odier Investment Managers visant à promouvoir l’innovation tout au long du cycle de vie des plastiques. Sous l’impulsion de l’ancien Conseiller de Gouvernement-Ministre des Finances, l’Association Monaco Finance Durable (AMFID) s’est lancée, elle, dans la cartographie des pratiques ESG en principauté. L’objectif est de mesurer le degré de prise en compte des banques et sociétés de gestion de la place des enjeux ESG et de voir si un cadre commun de bonnes pratiques peut être défini. Car pour l’heure, Monaco ne dispose pas d’une réglementation ESG spécifique. L’océan est un marché investissable aux multiples opportunités. Comme le solaire hier, l’océan demain sera un segment majeur de l’économie. Mais il faut agir maintenant, au moment où les multiples sont raisonnables, où l’impact est direct, et où les pionniers peuvent encore faire la différence. Monaco n’attend pas le consensus. Nous voulons faire partie des leaders d’une économie bleue investissable, rentable, et responsable », ambitionne Olivier Wenden, Vice-Président de la FPA2*.
*dans les colonnes de Monaco For Finance.