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Albert II, seul chef d’État à avoir foulé les deux pôles

Au pouvoir depuis 20 ans, le prince Albert II a fait de la diplomatie verte un terrain d’action à part entière.

Quand il accède au trône le 6 avril 2005, beaucoup voient en Albert II un prince moderne, discret, dans l’ombre de son père Rainier III, qui détient un record de longévité de règne (près de 56 ans) après Elisabeth II. Vingt ans plus tard, s’il y a bien une empreinte qu’il a laissée, c’est celle de son combat pour l’environnement, militant tout au long de son règne pour l’écologie, bien avant que cela ne devienne tendance. « Le Prince Albert II est l’un des rares chefs d’État à avoir placé les enjeux climatiques au cœur de son action. Il montre que la responsabilité environnementale est compatible avec l’influence politique et économique »avait ainsi déclaré en 2013Ban Ki-moon, alors Secrétaire Général des Nations Unies.

Discours fondateur

Le 12 juillet 2005, le discours d’avènement, citant Martin Luther King et le chef amérindien Black Elk, fixe le cap. Et le cahier des charges. Si l’on retient souvent les passages liés à l’éthique  – « Argent et vertu doivent se conjuguer en permanence » -, le Prince Albert II s’est positionné à l’orée de son règne comme « un ardent défenseur de l’environnement ». Avec la ratification du Protocole de Kyoto etl’annonce de sa mission exploratoire au Spitzberg, à l’occasion de la célébration du centenaire des expéditions en région polaire de son trisaïeul Albert Ier, le nouveau chef d’État s’inscrit dans la tradition des Grimaldi. « De nos observations seront tirés des enseignements qui devraient permettre de mieux comprendre la réalité des changements climatiques, souvent dramatiques, et de leurs conséquences sur les espèces animales et végétales dans cette région du monde afin de pouvoir un jour, peut-être, trouver des solutions concrètes. Notre volonté collective de préserver l’environnement devra être l’un des apports de notre pays à la communauté internationale », affirmait alors le Prince Albert devant une assemblée de monégasques et de résidents.

Deux pôles, un déclic

En 2009, il devient le seul chef d’État en exercice à avoir foulé le sol des deux pôles de notre planète et à avoir rejoint le Pôle Nord en chiens de traîneau : l’Arctique en 2006, puis l’Antarctique en 2009. “Ce que j’y ai vu m’a bouleversé. C’est un point de non-retour que l’on touche du doigt”, confiera-t-il plus tard. Icebergs en recul, faune menacée, scientifiques inquiets. Ce voyage est un électrochoc. À son retour, son discours change de ton. Plus frontal, plus politique. Il n’est plus question seulement d’observer ou de soutenir, mais d’agir.  « Durant cette dernière mission, il a visité 22 stations et bases scientifiques de toutes nationalités et ainsi mis un projecteur sur l’importance de ce continent et sur la réalité des effets des changements climatiques. En allant sur place constater le travail des chercheurs dans des conditions difficiles, en discutant avec eux, en faisant les mêmes observations sur le même microscope, en partageant leur passion pour la recherche et pour ce continent polaire, il a forcé le respect des scientifiques en devenant leur porte-parole. Qui n’a pas rêvé d’avoir un Prince Souverain comme porte-parole, surtout actuellement ou notre communauté scientifique manque de reconnaissance ? » souligne Denis Allemand, ancien Directeur scientifique du Centre Scientifique de Monaco. A son retour du pôle Sud, le Prince a d’ailleurs demandé au CSM de développer des activités de recherche de biologie polaire en Antarctique. Couplé à l’adhésion au Traité sur l’Antarctique et au SCAR (Comité scientifique de la recherche antarctique), une convention signée lors des 50 ans du CSM avec le CNRS et l’Université de Strasbourg a permis de pérenniser cette recherche polaire. Les travaux très actifs du Département (publiés dans des revues internationales reconnues comme Science ou Nature) visent à comprendre l’évolution des écosystèmes polaires en suivant l’évolution des manchots. Résultats : les manchots sont très sensibles au réchauffement de la planète : par exemple, 70% de la population mondiale de manchots royaux pourrait disparaître d’ici la fin du siècle si aucune mesure pour endiguer le réchauffement climatique n’est prise de façon immédiate !

Une fondation, un cap

En 2006, le chef de l’État a également créé la Fondation Prince Albert II de Monaco. Objectif : “agir pour la planète” dans les domaines du climat, de la biodiversité et de l’eau. À l’époque, peu d’États mettent ces questions en haut de leur agenda. Quinze ans avant que le mot ne devienne une tarte à la crème, Albert II parle déjà de “durabilité” à Davos, à l’ONU et dans les grandes enceintes internationales. « Comme Obélix dans la BD Asterix, le Prince Albert est tombé dedans quand il était petit… L’idée d’axer l’action internationale de Monaco sur l’océan a été initiée par son trisaïeul Albert Ier et poursuivie par son père. Mais l’engagement est sincère et… stratégique.  Pour la Principauté, c’est un choix très intelligent de mettre ses billes internationales dans le domaine de la protection de l’Océan pour avoir un effet d’entraînement », estime ainsi Pascal Lamy, coorganisateur du Blue Economy & Finance Forum et ancien Directeur de l’OMC. « Il incarne l’action et le style de Monaco : pas d’effets d’annonce, du concret pour convaincre. »

Depuis, la FPA2 a soutenu plus de 750 projets à travers le monde, de l’Antarctique à l’Afrique, du recyclage des plastiques à la protection des grands singes. Elle est devenue une structure reconnue, dotée de partenariats scientifiques solides et d’un pouvoir d’influence réel. “Ce n’est pas du soft power, c’est du hard power écologique”, résume un diplomate.

Thon rouge, combat royal

La preuve. En Méditerranée, un combat devient emblématique : celui du thon rouge. L’animal, pilier de la biodiversité marine, est en voie de disparition au début des années 2010 à cause de la surpêche industrielle. Le Prince prend position, ouvertement. Il appelle à un moratoire, soutient les scientifiques, et se confronte au lobby de la pêche. À l’époque, sa prise de position en agace plus d’un — y compris au sein de certaines instances européennes. Mais elle fait mouche. Des quotas sont imposés. Le stock se régénère. Aujourd’hui, le thon rouge en Méditerranée est en voie de rétablissement. “Un cas d’école de gouvernance environnementale réussie”, selon l’UICN.

Acidification des océans : la Déclaration de Monaco

Autre sujet peu médiatisé mais central dans les années 2010 : l’acidification des océans. Le phénomène — causé par l’absorption massive de CO₂ dans les mers — met en danger les coraux, les coquillages, les pêcheries… En 2009, la Principauté accueille la première conférence internationale sur le sujet. Elle débouche sur la Déclaration de Monaco, co-signée par des centaines de scientifiques et d’États. C’est un tournant : l’acidification sort de la confidentialité pour devenir un sujet stratégique de recherche et de diplomatie.

Depuis, la Fondation finance des expéditions, soutient les travaux de l’IFREMER, et pousse à la coopération régionale sur les questions marines. Le Prince y voit une urgence silencieuse : “C’est un effondrement invisible qui menace nos sociétés.”

Un micro-État, une voix qui compte

En 2012, Albert II milite pour une réforme du droit de l’environnement au sommet Rio+20 – stigmatisant « la négligence, au pire l’hypocrisie dans la mise en œuvre des textes internationaux en matière d’environnement ». En 2015, lors de la COP21, il défend logiquement l’Accord de Paris, y voit “une obligation morale envers les générations futures” et s’engage à respecter les engagements climatiques, même si Monaco n’est responsable que d’une infime portion des émissions mondiales. En juin 2017, après l’annonce du retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, le Prince Albert déclarait à People : « President Trump has made a historic mistake… Disappointing is too weak of a word to express my feelings. » Depuis, Monaco a intégré la transition énergétique dans ses politiques publiques, en exigeant que l’extension maritime soit écoresponsable et en demandant l’interdiction progressive des plastiques à usage unique.

Évidemment, certains y voient une posture commode pour un pays de 2 km², sans industrie lourde ni agriculture, et qui affiche la densité urbaine la plus importante au monde. Mais c’est justement cette liberté que le Prince a su transformer en levier d’influence. Il s’est placé en éclaireur là où d’autres sont prisonniers de leurs lobbys. Et il a fait de la diplomatie verte un terrain d’action à part entière. Champion de la Terre du PNUE pour ses efforts contre le réchauffement climatique (2008), il a reçu le Prix ” Teddy Roosevelt” remis par le Congrès Américain à Washington.  Et dans un contexte où Monaco est sur liste grise du GAFI, et doit montrer patte blanche vis-à-vis des instances internationales anti-blanchiment, la reconnaissance de cette voix environnementale fait du bien. Monaco avait déjà œuvré pour que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) fasse un rapport spécial sur les océans et la cryosphère et milité pour une COP des océans. En 2025, le pays a accueilli le Blue Economy & Finance Forum, suite logique de la Monaco Blue Initiative organisée chaque année depuis 2010 : « Il y a une trame monégasque caractéristique dans la manière dont le BEFF a été organisé. A Monaco, on a la tête près du bonnet », sourit Pascal Lamy. En ajoutant : « Je sais de quoi je parle, je suis normand… »

Milena Radoman

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