C’est la première aire marine protégée en milieu urbain au monde, selon l’AMPN. Créée en 1976, la réserve du Larvotto de 33 hectares – tout comme celle des Spélugues – est un outil de conservation de la biodiversité.
A bord du Posidonie 3, Jacqueline Gautier-Debernardi montre de l’index les délimitations de la première aire marine protégée de Monaco, créée en 1976 au Larvotto. « C’est la première réserve au monde en milieu urbain. Ici, sur 33 hectares, la pêche, le mouillage et la navigation sont interdits », explique la Directrice de l’Association Monégasque pour la Protection de la Nature (AMPN). En 2013, la plongeuse a pris le flambeau de son père Eugène Debernardi, qui avait fondé, à la demande du Prince Rainier III, cette association de bénévoles missionnés pour protéger un trésor écologique : l’herbier de posidonie, plante marine endémique essentielle aux écosystèmes méditerranéens. « Pour gérer la réserve, ils ont commencé par la baliser en surface. » Dix ans plus tard, une seconde réserve de 2 hectares voit le jour au Tombant des Spélugues, dédiée à la sauvegarde d’un tombant coralligène peuplé de corail rouge. Aujourd’hui encore, ces deux zones sont strictement protégées et régies par un plan de gestion quinquennal élaboré par l’AMPN en 2021 en collaboration avec les autorités monégasques. L’association assure leur surveillance quotidienne et y déploie des programmes scientifiques pour évaluer l’état de santé de la faune et de la flore. « Dès 1977, on a immergé des récifs pour offrir de nouveaux habitats aux espèces. Des récifs en parpaings, avec des matériaux de construction, parfois amovibles sur la partie supérieure pour pouvoir, en laboratoire, étudier la colonisation des espèces fixées. C’était très novateur à l’époque !», souligne Jacqueline Gautier-Debernardi., qui assure le suivi en plongée sous-marine, pour recenser le nombre, la taille et les espèces des poissons présents. Ajoutant : « Nos études sur l’effet réserve, comparant les peuplements de poissons dans les AMP de la Principauté avec ceux de zones non protégées, démontrent l’efficacité des aires marines protégées. » Les résultats sont sans appel : plus d’abondance, plus de diversité. Deux espèces emblématiques — le mérou et le corb — autrefois menacées par la surpêche, font aujourd’hui l’objet d’un suivi précis, confirmant une lente mais réelle recolonisation de ces habitats. Une étude que l’AMPN va prolonger avec le Centre scientifique de Monaco pour quantifier cet apport à l’économie monégasque (voir l’interview de Nathalie Hilmi p.XX). Étendant ses recherches aux stades précoces de la vie marine, l’AMPN identifie notamment les habitats nourriciers des juvéniles afin d’élaborer des mesures de gestion adaptées à leur préservation.
La posidonie, aspirateur de carbone
Parallèlement, le suivi de l’herbier de posidonie initié il y a près de cinquante ans constitue aujourd’hui la plus longue étude mondiale sur cet habitat. Grâce à une méthode de restauration innovante développée sur place, cette plante marine en voie de raréfaction, qui peut capter autant de CO2 qu’une forêt – plus de 5 tonnes par hectare/an -, retrouve des zones favorables à son enracinement. « Le docteur Heike Molenaar, spécialiste du bouturage de Posidonie, a récupéré des boutures d’herbiers sains de Posidonie qu’elle a replanté sur les parties dégradées comme des piquets de tente. Les résultats sont extraordinaires », estime la Présidente de l’AMPN. La surface a en effet augmenté de 20% depuis 4 ans. Un enjeu pour les côtes : véritable aspirateur à carbone, l’herbier de posidonie est connu pour atténuer de 20% la puissance de la houle, réduisant considérablement l’érosion du littoral.
Recherche, innovation et haute technologie
Au fil des décennies, l’AMPN est devenue un acteur reconnu de la recherche scientifique. En partenariat avec le Centre Scientifique de Monaco, des universités françaises et italiennes et le CNRS, elle multiplie les projets innovants. Parmi eux, la coralliculture in situ a permis la transplantation de coraux rouges dans des grottes artificielles, ouvrant la voie à des techniques de repeuplement naturel. Autre exemple emblématique : l’immersion à 30 mètres de profondeur de récifs artificiels en 3D, conçus avec un matériau écologique (sable de dolomite). Ce projet, soutenu par la Fondation Prince Albert II, est une première mondiale par la taille des structures immergées. « L’intérêt de l’impression 3D, c’est d’atteindre un très haut niveau de complexité, chaque cavité ayant été conçue en fonction d’un habitat privilégié (mérous, langoustes, murènes, rascasses… Nous avons utilisé du sable de dolomite, qui est plus naturel, pour éviter le béton, qui peut être polluant. » L’association utilise des caméras hyperspectrales pour cartographier les écosystèmes sans prélèvement, ou encore la technologie BRUVS (caméras appâtées) pour observer les espèces dans les zones profondes ou sensibles.
Un rôle de régulateur pendant le Grand Prix
L’aire marine urbaine dans l’État le plus dense au monde doit faire avec les urbanisations en mer et des événements comme le Grand Prix de Formule 1. Pour l’extension en mer de Mareterra, « au final on a pu travailler ensemble de manière à ce que ça se passe le mieux du monde », juge la Directrice. Si l’AMPN n’a pas géré la transplantation des 500 m2 d’herbier de posidonie opérée par le promoteur ni les suivis scientifiques, les plongeurs observent son évolution… Autre moment fort : le Grand Prix de Monaco. « Cette année, on ne voyait pas l’horizon. C’était impressionnant le nombre de bateaux alignés, les uns derrière les autres », note Jacqueline Gautier-Debernardi, qui a passé ce week-end vrombissant avec ses collègues Camille Devissi et Eugenio Di Franco, à réguler le trafic dans le chenal d’accès aux hôtels avec une société de taxi-boat. Seuls les bateaux accrédités peuvent l’emprunter. Suite à un rapport en 2017 listant de nombreuses infractions et incivilités, des mesures drastiques ont été prises. Fini les bateaux qui se doublaient, qui enfreignaient les règles basiques de sécurité, les passagers saouls souhaitant se baigner dans le chenal ? « C’est la première année où tout a super bien fonctionné. A force de faire du rentre-dedans, de rappeler les consignes, d’embêter tout le monde… C’est un merveilleux exemple de cogestion intelligente » sourit Jacqueline Gautier-Debernardi.
Et la sensibilisation, l’AMPN en fait aussi auprès des jeunes. Convaincue que l’éducation est un levier indispensable pour préserver les océans, l’AMPN développe une démarche participative. En 2018, elle crée l’Aire Marine Éducative de Monaco, un programme inédit impliquant les élèves de 7ème dans la gestion d’une zone littorale. Un projet qui leur permet de devenir acteurs de la protection marine dès le plus jeune âge. « Nous accompagnons les élèves dans la découverte de la biodiversité mais aussi des activités humaines (navigation, pêche, plongée…). Ils ont ainsi récupéré des échantillons d’eau de mer et, au moyen du matériel scientifique fourni, les ont filtrés pour en extraire l’ADN. Leur analyse permettra d’identifier toutes les espèces présentes au moment du recueil de données. » De leurs observations est né un diagnostic des pressions et menaces pesant sur les écosystèmes marins, ainsi qu’un ensemble de recommandations concrètes : surveillance accrue, réduction de l’usage du plastique, recyclage ou encore lutte contre la surconsommation, etc. « On protège mieux ce que l’on connaît », souffle la Directrice.
Au-delà de ses propres aires marines protégées, Monaco a annoncé le renouvellement de son soutien au MedFund à hauteur de 1,5 million d’euros du Gouvernement et de la Fondation Prince Albert II. Le Medfund, c’est :
● 20 AMP soutenues
● 9 pays bénéficiaires (Maroc, Algérie, Tunisie, Liban, Turquie, Grèce, Albanie, Monténégro et Croatie)
● + 9500 km2 dont près de 800 km2 de protection forte
● + 6,3 Millions d’euros engagés
● 50 000 à 75 000 euros alloués /an
● 16 Millions d’euros mobilisés
● 15 accords de cogestion* signés (*associant autorités nationales et ONG locales)
● +68 000 personnes bénéficiant des retombées socio-économiques des AMP soutenues
● Objectifs d’ici 2030 : 35 Millions d’euros capitalisés, 40 AMP