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Automobile : 100 millions d’euros de TVA en jeu

Derrière les Ferrari, un enjeu fiscal majeur se dessine pour la Principauté.

Quand on pense automobile à Monaco, on imagine spontanément les McLaren alignées devant le Casino, les Ferrari du port Hercule ou les Rolls-Royce stationnées devant les palaces. On pense moins aux recettes fiscales pour l’État. Et pourtant, derrière les carrosseries d’exception se cache un secteur qui pèserait plus de 500 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel, plusieurs centaines d’emplois et surtout près de 100 millions d’euros de TVA collectée chaque année. Le seul groupe BPM Monaco, dirigé par Éric Scemama,représente « 300 millions d’euros de chiffres d’affaires et 150 collaborateurs »... Un poids économique considérable pour un territoire de deux kilomètres carrés.

Or, « si demain tout le monde passe au modèle agent, il n’y aura plus de TVA collectée par l’État monégasque !» alerte Éric Scemama, Président de la Chambre syndicale monégasque de l’Automobile. En effet, certains constructeurs automobiles internationaux poussent pour remplacer le modèle de distribution actuelle par des contrats d’agence. Concrètement, dans le modèle traditionnel, le concessionnaire achète les véhicules au constructeur puis les revend au client final. Dans le modèle agent, le distributeur devient un simple intermédiaire rémunéré à la commission tandis que la vente est réalisée directement par le constructeur, qui reprend ainsi la main sur les prix, les marges et la stratégie commerciale. Ce modèle vise en théorie plusieurs objectifs : simplifier le parcours d’achat, mieux exploiter la donnée client, alléger le besoin en trésorerie des distributeurs.

Pour le consommateur, la différence paraît minime. Pour Monaco, elle pourrait être majeure. « Si la TVA n’est plus collectée localement, ce sont potentiellement ces 100 millions d’euros de recettes annuelles qui pourraient échapper à la Principauté. Soit un milliard d’euros de recettes fiscales sur dix ans ! » calcule Eric Scemama. « La Suisse a interdit le modèle agent. Monaco peut le faire aussi », appelle-t-il de ses vœux.

Un marché à part dans une Europe qui ralentit

Réactivée récemment au sein de la FEDEM après plusieurs années de sommeil, la Chambre entend désormais porter la voix d’un secteur qui ne se limite pas aux concessionnaires de prestige. Garages, réparateurs, loueurs, spécialistes de l’entretien, acteurs du ravitaillement automobile, vendeurs de véhicules neufs et d’occasion : toute une filière gravite autour d’un écosystème monégasque unique en Europe. Car Monaco n’est pas un marché automobile comme les autres.

Pendant que le marché français peine à retrouver des couleurs, Monaco continue d’avancer. En France, les immatriculations de voitures – particulières – neuves ont atteint 1,66 million d’unités en 2025 (contre 5,534 millions d’occasion), loin des plus de 2,2 millions enregistrées avant la crise sanitaire. À l’échelle européenne, le marché reste également inférieur à ses niveaux historiques. À Monaco, les volumes résistent. La Principauté enregistrait en 2025 environ 2 793 immatriculations de véhicules neufs et 7 062 d’occasion.

Mais au-delà des chiffres, c’est surtout la nature du parc qui intrigue. Ferrari, McLaren, Aston Martin, Rolls-Royce, Bentley, Mercedes-AMG, Pagani… La Principauté concentre sur deux kilomètres carrés l’une des plus fortes densités mondiales de véhicules de prestige. Les prix s’échelonnent de 20 000 euros pour certains modèles d’entrée de gamme à plusieurs millions d’euros pour des modèles ultra exclusifs comme les Pagani. Même en occasion. « On a des voitures de deux ans qui ont à peine 1 500 kilomètres au compteur, observe Éric Scemama. Ce faible kilométrage est quasiment introuvable ailleurs en Europe… A Monaco, les clients roulent peu, renouvellent souvent et font très attention à leurs véhicules. » Beaucoup possèdent d’ailleurs plusieurs véhicules. Une petite citadine pour circuler dans la Principauté, un SUV pour les déplacements familiaux, une sportive pour le plaisir ou encore un modèle de collection… « Nous avons beaucoup de clients multi-possesseurs et multimarques », confirme-t-il.

Le luxe automobile, un écosystème complet

Cette spécificité nourrit tout un écosystème premium : nettoyage haut de gamme, préparation esthétique, ateliers ultra spécialisés, services de conciergerie, location de prestige et même auto-écoles utilisant des Porsche. Par exemple, Pro-Tech Monaco propose carrément un « spa » pour automobiles… Pitstop Monte-Carlo, sous le Grimaldi Forum, spécialisé dans les voitures de collection, revendique d’ « offrir à chaque voiture le même niveau d’attention qu’un bijou ». Du lavage à l’atelier Wrap (films adhésifs) en passant par le revêtement céramique.

Ici, la voiture est à la fois un outil de mobilité, un objet de collection, un symbole d’appartenance et un service premium. Le niveau d’exigence client est très élevé : suivi personnalisé, information sur l’avancement des commandes, transparence pendant les réparations, préparation minutieuse des véhicules, nettoyage soigné, prise en charge rapide, connaissance technique poussée. Les ateliers jouent un rôle central. « À Fontvieille, les techniciens sont formés tout au long de l’année par les constructeurs. Sur certains modèles de prestige, la préparation technique avant livraison peut nécessiter plusieurs heures de travail, sans même compter la préparation esthétique », souligne Eric Scemama, à la tête de BPM Cars (Ferrari, Maserati, Bentley, Mercedes-Benz, Smart).

Une fiscalité attractive

Il faut dire que Monaco possède une spécificité majeure : l’absence de malus écologique à l’immatriculation. En France, cette taxe peut atteindre des montants très élevés sur les véhicules les plus émetteurs. En Principauté, elle n’existe pas. Un particulier paie environ 122 euros lors de l’immatriculation, puis une estampille annuelle de l’ordre de 50 à 60 euros. À l’inverse, Monaco peut accorder un bonus allant jusqu’à 10 000 euros pour l’achat d’un véhicule 100 % électrique. Mais cet avantage fiscal ne signifie pas absence de règles. « Pour immatriculer un véhicule à Monaco, il faut être résident, monégasque ou disposer d’une société domiciliée en Principauté », explique Eric Scemama. Impossible donc d’acheter simplement une voiture à Monaco pour échapper au malus français si l’on vit en France.

Bonus électrique : pourquoi Monaco subventionne-t-elle des achats réalisés en France ?

Parmi les autres priorités de la Chambre monégasque de l’automobile: le bonus écologique. Aujourd’hui, Monaco peut verser jusqu’à 10 000 euros d’aide à l’achat d’un véhicule 100 % électrique. Une politique volontariste qui accompagne la transition énergétique. Mais le dispositif comporte une faille selon Eric Scemama, Président de la Chambre monégasque de l’automobile. Un résident monégasque peut acheter son véhicule électrique en France tout en bénéficiant du bonus financé par la Principauté. Résultat : Monaco paie l’aide, mais la TVA est encaissée de l’autre côté de la frontière. « Il faut restreindre le versement du bonus uniquement pour les achats réalisés à Monaco, estime Éric Scemama. Si l’État monégasque verse le bonus, la TVA devrait être versée à Monaco. » Pour la Chambre automobile, il s’agit autant d’une question de cohérence économique que de soutien au commerce local.

Le casse-tête des batteries électriques

Autre chantier : la réglementation sur le poids des batteries. Un sujet technique mais qui pourrait rapidement devenir stratégique. Certaines voitures électriques destinées au transport de personnes dépassent le seuil réglementaire des 3,5 tonnes en raison du poids de leurs batteries. « La France a déjà adapté sa réglementation en déduisant ce poids dans certains calculs ». Pas la Principauté. « Il faut, à mon sens, que Monaco réalise la même chose, plaide Éric Scemama. Sinon certaines voitures pourront être conduites avec un permis B en France mais pas forcément à Monaco. » Histoire d’éviter aussi de créer un frein administratif à l’électrification du parc.

Milena Radoman

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