Hausse de la redevance versée à Formula One, concessions accordées à Liberty Media et retombées économiques attendues… Le Président de l’Automobile Club de Monaco (ACM) détaille les enjeux du contrat qui garantit le Grand Prix jusqu’en 2035. Il alerte aussi sur les risques liés au retard du futur espace hospitalité sur le port… « Il ne serait pas admissible que l’hubris d’un département du Gouvernement mette en danger ce qui est l’une des plus belles cartes de visite dans le monde entier »,martèle ainsi Michel Boeri.
Aujourd’hui, quel est le coût total d’organisation du Grand Prix de Monaco ? Vous évoquiez en 2022 un coût global de 35 M€ et une F1 représentant 80 % des frais (“Un rallye coûte 3 millions”).
Le coût global de l’organisation du Grand Prix a légèrement évolué entre 2022 et 2026. Le coût a suivi la trajectoire de la redevance contractuelle avec Formula One, mais la structure reste la même : la F1 détermine l’essentiel de la charge, les épreuves restantes sont d’un tout autre ordre de grandeur. Il faut préciser que la hausse de la redevance actuelle du Grand Prix est, depuis quelques années, contrebalancée par le fruit des recettes.
On parle d’un plateau à 25 millions d’euros contre 12 avant. Vous confirmez ? Le montant de la redevance versée augmente-t-il progressivement jusqu’en 2035 ?
Je ne vais pas entrer dans le détail chiffré de nos accords commerciaux avec Formula One, qui restent confidentiels. Ce que je peux vous dire, c’est que la redevance a augmenté de façon significative ces dernières années, et que le contrat prévoit effectivement des paliers de revalorisation jusqu’en 2035. C’est le prix de la sécurité et de la visibilité à long terme que nous avons concrétisé. Pour être plus précis, cet impact sur la redevance se cantonnera à 5 % par an. J’ajoute enfin que Monaco est l’un des trois Grands Prix dont la redevance est la moins élevée par rapport à celle qui est acquittée par les autres organisateurs.
Quelles ont été les principales conditions/concessions qui ont permis de prolonger le contrat jusqu’en 2035 ? Notamment la construction pour 2027 d’un espace hospitalité supplémentaire sur le port à côté du Paddock Club à la charge de Monaco toujours pas budgété ? Un espace suffisant sur l’esplanade des pêcheurs ?
Ce contrat a un prix et des contreparties, comme toute négociation de cette ampleur. Nous avons accepté de déplacer le Grand Prix au premier week-end de juin, et cédé une partie de la gestion du Paddock Club. Sur le projet « d’espace hospitalité » du port, le principe est à l’étude, les modalités précises du type de construction et de financement font encore l’objet d’arbitrages. A titre personnel, je regrette que l’on ait perdu presque une année et demie en étudiant avec obstination des solutions manifestement inutiles. Le résultat est que, contractuellement, nous ne serons pas en mesure de livrer cet espace, comme prévu, en 2027, avec, de plus, un risque de pénalités de retard compétentes.
Quel bilan tirez-vous de l’arrivée de Liberty Media à la tête de la Formule 1 ?
Un bilan positif sur le plan de l’audience et de l’image du sport, c’est indéniable. Mais cela s’accompagne d’exigences croissantes, qui ne nous permettent pas matériellement de nous aligner sur les standards des autres circuits. J’ai toujours dit que Monaco n’était pas un Grand Prix comme les autres, et je continuerai à défendre le principe que la Principauté jouit d’une spécificité tout à fait remarquable d’accueil, de luxe, de sécurité qui doivent absolument être défendus et maintenus. Un barbecue sur une plage de Monaco sera toujours ridicule par rapport à ce que Las Vegas et Miami sont capables de faire en la matière. Pourquoi aller copier ce qui est à l’opposé de notre ADN et notre image.
Dans votre contrat, vous avez renoncé aux recettes publicitaires et à la production audiovisuelle. Quelles sont les pertes économiques pour l’ACM ?
Il y a effectivement eu des concessions sur ce plan : la production est désormais coproduite avec les équipes de Liberty Media, tout en conservant notre régie ACM TV. Il n’y a pas de perte économique si l’on met en regard ce que nous avons obtenu en échange : un contrat en bonne et due forme du Grand Prix jusqu’en 2035. Qui peut se prévaloir aujourd’hui d’une telle visibilité, pour l’ensemble des recettes commerciales ?

Constatez-vous un effet Liberty Média et Drive to survive sur la fréquentation et la consommation (notamment avec la venue de riches américains) ?
Oui, c’est un effet tangible. Le public s’est internationalisé, rajeuni et diversifié. Une partie de nos visiteurs vient aujourd’hui, autant pour l’ambiance que pour la course elle-même, et la clientèle américaine est de retour. Mais l’esprit sportif du week-end reste, cependant, intact et nous constatons aussi, avec plaisir, l’intérêt d’un public féminin en forte croissance.
Liberty raisonne beaucoup en valeur médiatique. Quelle valeur médiatique représente aujourd’hui le Grand Prix de Monaco pour la Principauté ? Disposez-vous d’estimations sur les équivalents publicitaires générés par la couverture mondiale ? De TVA collectée par l’Etat chaque année ? Combien de téléspectateurs suivent aujourd’hui le GP de Monaco à travers le monde ? Entre le différé et le direct, il y aurait un milliard de téléspectateurs ?
C’est un paramètre auquel Liberty Media est très attaché et nous partageons cette préoccupation. Le Grand Prix de Monaco bénéficie d’une exposition que peu d’événements sportifs au monde peuvent revendiquer : diffusion dans environ 80 pays, près d’un milliard de téléspectateurs cumulés entre le direct et le différé (plus d’un millier de journalistes accrédités chaque année). Ces chiffres sont ceux communiqués par Liberty Media. Cette exposition se traduit par une valeur médiatique considérable pour la Principauté, qui dépasse largement le strict cadre sportif puisqu’elle rayonne sur l’image de Monaco dans sa globalité, son tourisme, son attractivité économique, sa réputation internationale. Nous disposons d’indicateurs qui vont dans ce sens, mais je préfère attendre que ce volume de valorisation soit pleinement consolidé, notamment en lien avec l’IMSEE qui doit quantifier les retombées financières et, d’une manière plus générale, sur l’image de la Principauté, tous effets confondus, avant de donner un chiffre définitif et garanti.
On parle de 120 à 130 M€ de retombées économiques pour Monaco. L’IMSEE devrait livrer une nouvelle étude à la fin de l’année. Quels chiffres réactualisés avez-vous en votre possession ? Sur le passé vous parlez de 5 milliards d’euros sur 50 ans ?
La dernière étude officielle de l’IMSEE remonte à 2017 et évaluait les retombées à 90 millions d’euros. Nos propres observations nous laissent penser que ce chiffre a sensiblement progressé depuis, mais je préfère attendre que l’IMSEE nous livre ses conclusions après cette édition 2026.
Sur le temps long, l’ordre de grandeur cumulé des diverses retombées financières depuis la création du Grand Prix se chiffre, lui, indéniablement en milliards d’euros. On peut cependant regretter que l’IMSEE n’ait pas été missionné pour procéder à une étude globale, épreuve par épreuve, de toutes les retombées médiatiques et économiques, tant du Grand Prix Historique, du Monaco E-PRIX, du Rallye Monte-Carlo, du Rallye Monte-Carlo Historique et de tous les évènements commerciaux présentés à Monaco en relation avec l’image de nos manifestations sportives.
Pendant des décennies, certains observateurs ont expliqué que Monaco survivait grâce à son histoire. Avec le contrat signé jusqu’en 2035, est-ce finalement Liberty Media qui reconnaît aujourd’hui que la Formule 1 a autant besoin de Monaco que Monaco a besoin de la Formule 1 ?
Je crois que ce contrat parle de lui-même. Le fait que le Prince Albert II se soit personnellement impliqué dans les dernières négociations montre bien que ce dossier dépasse le cadre d’un simple accord commercial. On peut affirmer que les mêmes faiblesses que l’on nous a opposées pendant longtemps comme une fragilité, sont, sans doute, devenues, aujourd’hui, ce qui nous rend difficilement remplaçables, c’est-à-dire, la conservation d’un patrimoine historique et sportif, agrémenté par tout le faste et les spécificités que seul Monaco peut offrir.

Vous laissez planer le suspense sur votre candidature en octobre prochain. Dans les colonnes de Monaco Matin vous avez déclaré : dans l’intérêt du club, et seulement jusqu’au moment où j’ai obtenu ce que je pense être nécessaire pour l’avenir, il est clair que je pourrais me représenter. » Quelle est votre décision et avez-vous obtenu les garanties nécessaires pour l’avenir ? Qui est votre dauphin ?
Je n’ai pas encore arrêté ma décision, les élections n’ayant lieu qu’en octobre. Ce que je peux dire, c’est que je prendrai une décision dans ce que je crois être l’intérêt du club, et seulement si je considère avoir obtenu la garantie nécessaire pour l’emprise sur le plan d’eau du Port. Cette extension est demandée par Formula One afin de disposer d’une structure d’accueil pour leurs invités et leurs sponsors. La signature du contrat jusqu’en 2035 inclut la livraison de cet espace. C’est évidemment un des éléments importants de ma réflexion, mais elle ne préjuge pas de ma décision finale. Quant à un éventuel dauphin, c’est un sujet que je laisse, pour l’instant, entre les mains du Conseil d’administration qui sera élu par l’Assemblée Générale.
Un mot pour conclure ?
Le Grand Prix de Monaco, c’est près d’un siècle d’histoire avec l’assurance qu’il continue de s’écrire au cœur de la Principauté jusqu’en 2035, à condition, bien sûr, que les clauses du contrat ayant fixé les termes soient respectées. Il appartient notamment au Gouvernement Princier d’estimer si le terre-plein gagné sur le Port constitue ou non un élément qui permette d’envisager l’avenir avec une relative sécurité. Depuis 1972, j’ai, avec mon équipe, affronté des crises majeures qui ont toujours trouvé une solution. Aujourd’hui, le Grand Prix de Monaco est iconique. Il ne serait pas admissible que l’hubris d’un département du Gouvernement mette en danger ce qui est l’une des plus belles cartes de visite dans le monde entier. Je parle, bien sûr, du Grand Prix…
