C’est une évidence : le régime social monégasque constitue l’un des piliers de l’attractivité de la Principauté. Entre couverture santé performante, allocations familiales généreuses et système de retraite sous pression, il entre pourtant aujourd’hui dans une phase charnière. Bertrand Crovetto, Directeur des Caisses Sociales, en décrit les forces mais aussi les défis à venir.
C’est l’un des piliers de l’attractivité de Monaco, un argument clé pour recruter, fidéliser et justifier un modèle économique unique en Europe. Mais derrière la solidité apparente du système social monégasque, certains signaux d’alerte s’allument. « Si la CCSS va bien, c’est que l’activité salariale va bien », résume Bertrand Crovetto, le Directeur des Caisses Sociales de Monaco. Traduction : si l’économie ralentit, tout vacille. La santé des caisses reste étroitement liée à la dynamique économique de la Principauté. Avec plus de 60 000 emplois équivalents temps plein et des perspectives de croissance à long terme, le modèle monégasque demeure solide, à condition d’anticiper les évolutions à venir.
« Peu de trous dans la raquette »
Sur le papier, le régime coche toutes les cases. Remboursements élevés, délais ultrarapides, système universel pour les allocations familiales : le modèle est à la fois protecteur et attractif. « Le système d’allocations familiales est sans commune mesure avec celui de la France. Les prestations sont versées dès le premier enfant, sans condition de ressources. C’est clairement un facteur d’attractivité du territoire », souligne Bertrand Crovetto. Même constat côté santé, où la couverture est décrite comme ayant « peu de trous dans la raquette ».
Contrairement à la France, Monaco n’a pas généralisé le tiers-payant, et ce n’est pas un hasard. « Le tiers-payant généralisé enlève toute prise de conscience du coût de la santé », tranche Bertrand Crovetto. Ici, les assurés avancent les frais et sont remboursés en 48 heures, « parfois même avant le débit bancaire ». Une philosophie claire : efficacité, mais sans déresponsabilisation.
Un fonds social de 15 millions d’euros
Autre singularité forte : le système ne traite pas tous les assurés de la même façon. À Monaco, ce n’est pas le médecin qui fixe les dépassements, mais le niveau de revenus du patient. « C’est la couleur de carte qui fait votre taux de remboursement », explique Bertrand Crovetto. Une logique redistributive assumée, où 50 % des foyers les moins aisés bénéficient des conditions les plus favorables, mais qui repose sur une base contributive solide.
Avec un fonds social de plus de 15 millions d’euros, Monaco peut aussi se permettre des souplesses inédites. « Nous pouvons rembourser certains traitements non pris en charge en France, notamment dans des situations médicales lourdes. S’ils sont médicalement justifiés, il peut y avoir une prise en charge sur fonds social », précise Bertrand Crovetto. Traitements innovants, soins hors nomenclature, accompagnement spécifique : le système s’adapte au cas par cas, un luxe que peu de pays peuvent s’offrir. « Cette souplesse est rendue possible parce que nous sommes un régime à taille humaine. »
Une retraite avec acquisition de points
Si la branche maladie se porte bien, la question des retraites devient centrale. A Monaco, il s’agit d’un régime de retraite par répartition avec acquisition de points. Autrement dit, chaque année, l’assuré acquiert, par ses cotisations (6,85%) et celles de son employeur (8,33%), des droits à retraite sous forme de points qui vont se cumuler tout au long de la carrière. Les points acquis au cours d’un exercice équivalant au montant des salaires bruts divisé par le salaire de base en vigueur (1 528 euros en octobre 2025), dans la limite de 4 points par mois.
Pour Bertrand Crovetto, le diagnostic est sans détour. « Comme tous les systèmes occidentaux, nous sommes confrontés à l’allongement de l’espérance de vie. La durée de perception des pensions ne cesse d’augmenter (passée de 7 ans en 1970, à 19 ans en 2010 et à 21 ans en 2024, NDLR). Les outils actuels ne suffisent plus à garantir l’équilibre du système. Un déficit est attendu dès 2026 si rien ne change », annonce Bertrand Crovetto. Une première hors période. « Le ratio actifs/retraités n’a cessé de se détériorer sur la même période puisqu’il est passé de 3,32 à 1,35 et aujourd’hui à 1,1, ce qui mécaniquement fragilise le système des retraites en place », avait indiqué le Ministre d’Etat lors des débats budgétaires.
Un bas de laine qui fond comme neige au soleil ?
Depuis l’origine, la Caisse Autonome des Retraites (CAR) repose sur un fonds de réserve qui gère un parc immobilier important en Principauté et sur les communes limitrophes (environ 600 logements notamment à L’Escorial, Villa Marcel, Palais Florestine), mais aussi des actifs financiers (lingots d’or, actions, obligations, fonds ESG, etc.). Or ce bas de laine représente désormais 50,37 mois de prestations fin 2025 et devrait représenter 48,37 mois en 2026. A titre de comparaison, il représentait en 2010 près de 571 millions d’euros, soit 68,5 mois de paiement des pensions… L’évolution de ce fonds est importante : la réforme de 2012 avait été décidée notamment parce que le déficit du régime principal était supérieur à 40 % du résultat de la gestion du Fonds de Réserve (54,94 % en 2009/2010 et 64,36 % en 2010/2011). C’était l’un des seuils fixés par le comité de contrôle de la CAR qui devaient entraîner l’adoption de mesures de protection. En 2026, les résultats du fonds de réserve ne permettraient pas de couvrir totalement le déficit du régime général de 50 millions d’euros.
Face à cette situation, les options sont connues : « ou vous agissez sur la durée de perception, ou sur les cotisations, ou sur les charges ». En clair, travailler plus longtemps, cotiser davantage ou réduire les droits. Aucune solution n’est indolore. « Il ne faut pas que ce soit que les retraités, ou que les salariés, ou que les employeurs qui contribuent », reconnaît le Directeur des Caisses monégasques. Le principe est posé : un partage de l’effort par tous les acteurs. La responsabilité de cette décision est pointée: « Les décisions relèvent du Gouvernement et du Conseil national, pas des caisses. Notre rôle est d’éclairer les choix, pas de les imposer. Toutes les options sont sur la table. » Le groupe de travail mis en place pour trancher sur les mesures à prendre « en vue d’assurer la pérennité du régime général de retraite » doit rendre ses préconisations en juin 2026.
La fin du chef de foyer
Le modèle monégasque repose sur un pari implicite : la croissance continue de l’emploi. Les projections évoquent jusqu’à 135 000 salariés à horizon 2070 selon certains scénarios. Mais Bertrand Crovetto tempère : « en 45 ans, il peut se passer beaucoup de choses ». Télétravail, mutations économiques, contraintes territoriales… Qui peut anticiper la poursuite d’un tel dynamisme ?
À ces tensions s’ajoute un chantier sensible : la réforme des allocations familiales. Derrière un ajustement technique, la fin possible du « chef de foyer », se cache une redistribution massive. En arrière-plan, une possible harmonisation avec les règles européennes pourrait entraîner un basculement d’une partie des bénéficiaires vers le système français, potentiellement moins favorable. Les études sont en cours, en coordination avec les autorités françaises, et devraient aboutir prochainement. « On veut changer d’équilibre… il faut savoir quels seront les transferts de charges », prévient-il. Et surtout, une question demeure : qui paiera.
Encadré
Une étude actuarielle déterminante
L’étude actuarielle du cabinet SPAC sur l’avenir de la caisse des retraites a été présentée en juin 2025. Ses projections laissent apparaître d’importants déficits du régime, quelles que soient les scénarii avec une annulation des réserves à l’horizon 2040. Différentes variantes ont été étudiées pour éviter de toucher à la valeur du point, avec une baisse des prestations : reculer l’âge de liquidation de la retraite (notamment de l’âge minimum qui est aujourd’hui à 60 ans), augmenter les cotisations ou diminuer les prestations en diminuant le nombre de points accordés chaque année (dissociation accentuée et/ou baisse du nombre de points attribués au salaire plafond), ou modérer la revalorisation des pensions, en dessous de l’inflation. Un mix de ces mesures est bien sûr envisagé pour empêcher l’annulation des réserves (pour certaines hypothèses jusqu’en 2070).
Si le groupe de travail avec les partenaires sociaux doit se prononcer en juin 2026, pas sûr que tout le monde soit d’accord pour adopter une telle réforme au plus vite. Au Conseil national, certains élus ont prévenu qu’ils n’assumeraient pas une réforme des retraites en période préélectorale, juste avant les élections de 2028, sans doute par crainte que l’histoire ne se répète. Et on comprend pourquoi : la réforme de 2012 avait pollué la pré-campagne de la majorité alors en place, battue illico aux élections nationales de 2013…
Milena Radoman