Juste avant la conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc), Monaco a organisé le Blue Economy & Finance Forum, un grand rendez-vous pour rapprocher finance, business et protection des océans. Bilan : 25 milliards d’opérations financées inventoriées, 8,7 milliards d’euros de nouveaux engagements financiers et des coalitions synonymes d’investissements à venir dans l’océan.
« En deux jours, certaines choses ont changé. […] Des mouvements positifs se produisent parfois, même si c’est trop rarement. Et celui auquel nous avons assisté ici, à Monaco, durant ce Blue Economy and Finance Forum, en est un. (…) Tout est prêt aujourd’hui pour accomplir le grand tournant que la situation des océans exige et que le monde attend »estime le Prince Albert II de Monaco.
Mission : débloquer des fonds
Organisé en prélude au troisième sommet de l’ONU sur les océans (UNOC) par le Gouvernement monégasque, la Fondation Prince Albert II et l’Institut océanographique de Monaco – avec le soutien de la France et du Costa Rica -, le BEFF visait à débloquer des dizaines de milliards de dollars pour la conservation et l’exploitation durable des mers et des ressources marines. Aujourd’hui, le financement de cet ODD reste largement insuffisant, avec seulement 25 milliards de dollars mobilisés par an. Plus de 175 milliards seraient nécessaires ! Comme le rappellent Emmanuel macron et sa ministre de la transition écologique Agnès Punier-Runacher, « les enjeux sont considérables. Moins de 0,1 % des financements privés soutiennent une économie bleue durable. Trop d’acteurs locaux, des communautés côtières aux entrepreneurs innovants, sont laissés pour compte. Ce décalage doit cesser ! »
7 chefs d’Etat, 100 pays et 1800 entrepreneurs, financiers et philanthropes
« Généralement quand on parle du financement de l’économie bleue, c’est pour se lamenter qu’il n’y en a pas assez. L’objectif du BEFF, durant ses 18 mois de préparation, était de démontrer, de manière très pragmatique, que l’économie bleue, ça marche vraiment ! », explique Pascal Lamy, le maitre de cérémonie – avec Ilana Seid, représentante permanente des Palaos auprès des Nations unies et coprésidente de l’Ocean Panel – de cette manifestation qui a réuni sur deux jours quelque 1 800 personnes – entrepreneurs, investisseurs, fondations – sept chefs d’État, l’équivalent de Premiers ministres, mais aussi le Prince de Galles William, la Princesse Victoria de Suède et le Prince Haakon de Norvège…
L’esprit de l’événement était clairement inspiré du Forum de Paris sur la paix, qui veut révolutionner le multilatéralisme. « Si on veut faire bouger les lignes, il faut embarquer des acteurs importants de la coopération internationale que sont les ONG, comme WWF, des grandes institutions scientifiques, des firmes multinationales, des grandes villes, des philanthropes. Il faut sortir des canons classiques de la diplomatie, et mobiliser des énergies, des coalitions. Le multilatéralisme, entre les seules mains des souverains et des diplomates, ne marche pas bien depuis un moment… » juge Pascal Lamy, également vice-président du Forum sur la Paix, qui a passé 18 mois à préparer le BEFF. Concrètement, « suite à un appel sur notre site web, on a reçu des centaines de témoignages vivants et nous en avons retenu environ 200 opérations déjà financées, soit par des institutions publiques, soit par de la philanthropie, soit par du business dans différents secteurs (pêche, décarbonation des ports, énergie marine, biotechnologie). « Cette première vague, si l’on emploie un langage marin, représente 25 milliards d’euros de financement en cours. C’est la première fois qu’un tel recensement est fait », commente l’ancien directeur de l’OMC. Le BEFF a par ailleurs vu se concrétiser de nouveaux engagements financiers fermes à hauteur de 8,7 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2030. Soit 4,7 milliards € provenant de philanthropes et d’investisseurs privés mais aussi 4 milliards € mobilisés par des institutions financières publiques. Un montant représentant environ 8 % des flux annuels actuels recensés dans la finance bleue. « C’est un progrès notable, à mettre en regard du contexte encore récent des accords BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction) et GBF (Global Biodiversity Framework) ». « La troisième vague du BEFF, ce sont les engagements pris par plusieurs coalitions comme le #BackBlue pour la finance océanique, qui réunit des majors de l’industrie financière représentant 3 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion », souligne Pascal Lamy. 80 entreprises réparties dans 25 pays et représentant 600 milliards € de chiffre d’affaires cumulés ont ainsi signé l’appel à l’action « Business in Ocean » ; ce texte appelle les entreprises à intégrer les risques et opportunités liés à l’océan dans leurs stratégies, à investir dans des solutions positives pour l’océan, et à soutenir une transition juste et inclusive pour les communautés dépendantes de l’océan. Aucun chiffrage global n’a encore été annoncé : « On n’a pas voulu faire de gonflette… Quand on prend les 5 milliards d’engagement annuels des 20 banques de développement, dans l’alliance Finance in Common, sur 5 ans, vous avez déjà plus de 25 milliards d’euros. »
Le BEFF a servi de catalyseur. « Le Souverain a initié pendant le BEFF, avec Ray Dalio, le fondateur de Bridgewater Capital, une première réunion entre fonds souverains et fonds de pension autour de l’économie bleue », illustre Olivier Wenden, vice-président de la FPA2 à Monaco for Finance. Parmi les têtes d’affiches, Temasek, un fonds souverain de Singapour qui pèse 300 milliards d’euros**.

« Monaco on aime ou on n’aime pas mais c’est une vitrine »
Le suivi de ces engagements pris au BEFF pourrait être réalisé dans le cadre de la diplomatie océane monégasque (lors d’événements comme la Monaco Blue Week, la Monaco Blue Initiative, etc.) « en montrant justement qu’il n’y a pas d’effets d’annonce mais une réalité des investissements et ce, avant la prochaine conférence sur les océans qui aura lieu dans 2-3 ans » observe l’organisateur selon qui « le fait que le BEFF se passe à Monaco a servi de levier pour susciter des engagements concrets. Leurs responsables savaient bien que pour être sur scène, il fallait bien qu’ils mettent la main à la poche. Monaco on aime ou on n’aime pas mais c’est une vitrine. Pas question de faire semblant. »
Passage de témoin avec l’UNOC
Au final, le BEFF a également permis de faire passer des messages à l’UNOC : « ratifier le BBNJ, mettre sur pied une taxonomie pour l’économie bleue, activer des innovations financières comme les blue bonds ou les crédits carbone bleus…. » Comme les 2500 scientifiques réunis à Nice au One Ocean Science Congress, co-organisé par le CNRS et l’Ifremer, qui avaient signé un appel pour parler des promesses aux actes. L’UNOC-3 a-t-elle été à la hauteur de ces attentes? La ratification du traité sur la haute mer (BBNJ), qui vise à encadrer la création d’aires marines protégées en haute mer, les évaluations d’impact, le partage des bénéfices issus des ressources génétiques marines et le transfert de technologies, était l’enjeu principal du sommet de Nice et, si les 60 ratifications n’ont pas été atteintes, elles devraient l’être cet été, afin qu’il puisse entrer en vigueur. Ce qui permettra une première COP Océan en septembre 2026, qui sera dotée d’un vrai pouvoir décisionnel. Car « le temps presse » comme le rappelle le Prince William. « 2030 approche et seulement 3 % des océans ont été complètement protégés. Il est urgent de prendre des mesures audacieuses. »

3 raisons pour investir dans l’or bleu
La finance bleue souffre de certains freins. « L’océan paraît toujours lointain et peu corrélé à l’économie mondiale. Ce qui est faux. Mais tant que les grands investisseurs — fonds de pension, fonds souverains, banques, assureurs — ne mettront pas ce sujet à leur agenda, rien ne changera », tonne Olivier Wenden, président de la Fondation Prince Albert II de Monaco dans Monaco For Finance. « L’autre frein est celui du risque perçu. L’économie bleue reste un champ émergent, avec peu de benchmarks. Il existe aujourd’hui seulement 43 fonds bleus en private equity dans le monde consacré aux entreprises en croissance (série B et au-delà), dont aucun ne dépasse 200 millions d’euros. Les entreprises cibles sont souvent jeunes, en phase de pré commercialisation ou de croissance initiale. Les retours ne sont pas encore consolidés. » Pourtant, selon pascal Lamy, organsisateur du BEFF et ancien directeur général de l’OMC, « il y a 3 avantages dans le bleu par rapport au vert. Le première, c’est qu’on arrive loin après le vert et on apprend des erreurs commises, par exemple sur la fiabilité des crédits carbone. Et si des coalitions comme Back Blue s’y intéressent, on ira plus vite ! Le deuxième avantage du bleu par rapport au vert, c’est que l’hydrosphère est un système biologique qui a la capacité de se s’auto régénérer, de se réparer, que la solosphère ou l’atmosphère n’ont pas ou pas dans les mêmes temporalités. En gros, dans une zone marine protégée, si vous protégez en laissant faire la nature pendant 5 ans, elle s’auto-restaure. Et puis le troisième gros avantage, c’est qu’on n’a quand même pas, comme dans le vert, un énorme lobby qui est celui de l’industrie fossile, qui dépense beaucoup d’argent à ramer dans le sens inverse. »
* La Temasek Fondation a été amenée par la FPA2 Asie, qui organ,ise tous les 2 ans une levée de fonds pour l’Ocean Fund.
Le Baromètre Starfish : premier bulletin mondial sur la santé de l’océan
L’océan va mal. C’est ce que montre le Baromètre Starfish, premier bulletin annuel sur l’état de santé de l’Océan.
• La mer monte : depuis 1901, le niveau moyen des océans a augmenté de 23 cm et atteint en 2024 un record historique.
• Températures record : l’océan est plus chaud que jamais depuis 64 ans de mesures. Cela aggrave la perte d’oxygène, l’acidification et menace la vie marine.
• Biodiversité en danger : 1 677 espèces marines risquent de disparaître, dont un tiers des requins et plus d’un quart des cétacés. Surpêche et changement climatique en sont les principales causes.
• Blanchissement des coraux : l’océan vient de connaître son quatrième épisode majeur. Près de la moitié des espèces de coraux sont menacées et la couverture des récifs a presque diminué de moitié en 150 ans.
• Les émissions de CO₂ fossile continuent d’augmenter, avec +2,7 % pour le transport maritime. En 2024, elles devraient atteindre 37,4 milliards de tonnes, soit +0,8 % par rapport à 2023.
• La pêche non durable concerne 37,7 % des captures, et 75 % des grands navires ne sont pas surveillés.
• La facture du changement océanique ne cesse de grimper. Les coûts mondiaux liés aux tempêtes tropicales et aux inondations ont atteint 102 milliards de dollars en 2023. Depuis 1980, ces pertes augmentent rapidement, dépassant souvent 100 milliards par an, avec une hausse de 25 % par décennie. Chaque année, environ 560 millions de personnes sont exposées.
• Les primes d’assurance maritime ont augmenté de 5,9 %, en lien avec la croissance du commerce mondial et le contexte géopolitique. En 2023, elles ont totalisé 38,9 milliards de dollars, soit +5,9 % par rapport à 2022.
• 9 002 migrants sont morts en mer en 2024, un record sur dix ans. Plus de 73 000 migrants ont péri ou disparu en mer durant cette période, avec une hausse de 3 % par rapport à 2023 et de 25 % par rapport à 2022.
• Impacts sur la santé et la biodiversité liés à la pollution plastique : en 2015, les coûts sanitaires dus à l’exposition au plastique via les fruits de mer ont dépassé 250 milliards de dollars. Plus de 1 200 espèces marines ont été affectées par cette pollution.