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Automobile : le moteur discret de l’économie monégasque

Circuit, yachts, palaces, salles de vente, ateliers d’innovation : à Monaco, l’automobile irrigue bien plus que le seul week-end de Formule 1. Concessionnaires, hôteliers, technologies spatiales, collections princières… Ce dossier lève le voile sur les coulisses économiques d’une filière entière.

À Monaco, l’automobile est partout. Sur le circuit du Grand Prix. Devant les palaces. Dans les concessions de prestige. Sur le parvis du Grimaldi Forum. Au fond des ateliers où l’on restaure une Ferrari de collection. Et bientôt… sur la Lune, avec les technologies développées par Venturi. Elle façonne l’image de la Principauté depuis près d’un siècle. Et derrière les hypercars, les Formule 1 et les voitures de rallye, l’automobile s’avère être l’un des principaux moteurs de l’économie monégasque.

Combien rapporte réellement l’automobile à Monaco ?

Chaque année, le Grand Prix de F1 remplit les hôtels, fait travailler les restaurateurs, les commerçants, les sociétés de transport, les ports, les agences événementielles, les loueurs de yachts, les conciergeries et des centaines d’entreprises. Pendant quatre jours, Monaco devient la capitale mondiale du sport automobile. Puis les images font le tour de la planète. Mais au fond, combien rapporte réellement l’automobile à Monaco ?

La seule étude officielle remonte à… 2017. L’IMSEE évaluait alors les retombées économiques du Grand Prix à 90 millions d’euros, dont plus des trois quarts provenaient directement des dépenses des visiteurs. Hôtellerie, restauration et hospitalités représentaient à elles seules plus de la moitié des retombées. Depuis, le monde de la Formule 1 a changé de dimension.

Liberty Media a remplacé Bernie Ecclestone. Drive to Survive a transformé la F1 en phénomène culturel mondial. Les audiences ont explosé. Le public s’est rajeuni. Les Américains sont revenus. Les hospitalités sont devenues – encore plus qu’avant ! – un business à part entière. Monaco a signé un nouveau contrat jusqu’en 2035 et déplacé son Grand Prix au mois de juin. Bref, les équilibres économiques ne sont plus ceux de 2016 et l’inflation aidant, les 90 millions d’euros ont fait des petits….

Une étude de l’IMSEE en 2027

La nouvelle étude de l’IMSEE, attendue en 2027, sera donc bien plus qu’une actualisation statistique. « Aujourd’hui, il faut regarder le Grand Prix dans sa globalité », résume Fabrice Notari, Conseiller national et candidat au conseil d’administration de l’Automobile Club de Monaco en octobre. « L’économie est une chose. Mais il y a aussi l’image, l’attractivité et tout ce que Liberty Media a apporté en attirant une nouvelle génération vers la Formule 1. »

Car réduire l’automobile au seul week-end de Formule 1 serait une erreur. Derrière le spectacle existe une véritable filière économique. Les concessionnaires génèrent plusieurs centaines de millions d’euros de chiffre d’affaires. Les services automobiles — réparation, detailing, personnalisation, location, conciergerie — irriguent tout un écosystème premium. Et Venturi exporte désormais vers la NASA des technologies imaginées à Monaco.

Pourtant, cette économie reste largement invisible. Étonnamment, il n’existe pas de « secteur automobile » dans les statistiques publiques monégasques. On mesure la banque, l’immobilier, le tourisme. Pas l’automobile. C’est d’autant plus paradoxal que Monaco entretient avec l’automobile une relation unique au monde.


Une mutation industrielle

Bien avant Liberty Media et même bien avant le championnat du monde de Formule 1, l’Automobile Club de Monaco écrivait déjà cette histoire. Le Rallye Monte-Carlo naît en 1911. Le Grand Prix en 1929. Depuis, l’ACM n’a jamais été un simple organisateur local : il est devenu une référence internationale capable d’imaginer, de monter et de faire évoluer des épreuves qui comptent parmi les plus prestigieuses du calendrier mondial. Une singularité souvent oubliée. « Il ne faut surtout pas révolutionner ce qui fonctionne depuis près d’un siècle», estime d’ailleurs Fabrice Notari. « Depuis 1929, Monaco a toujours avancé par petites touches. C’est cette continuité qui fait aujourd’hui sa force. »

L’histoire économique raconte d’ailleurs une autre mutation. Sous le prince Rainier III, Monaco possédait une véritable industrie automobile. Le Monégasque Charles Manni, grand-père du pilote de F1 Charles Leclerc, avait créé en 1955 Mécaplast qui fabriquait des composants (poignées de portières, boutons de commandes, etc…) pour les plus grands constructeurs mondiaux. La mondialisation et la pression foncière auront progressivement fait disparaître ce secteur économique. Foreplast, Borgwarner, WKW Monaco, ex Silvatrim… Les usines ont fermé les unes après les autres. Il y a quelques semaines, l’équipementier spécialisé dans les plastiques Novares MC Diffusion a annoncé la fermeture de son laboratoire du centre technique suite à un nouveau plan social – celui de 2019 avait déjà mis un terme à la production. Aujourd’hui, seul Venturi, qui développe des roues, des batteries et des systèmes électroniques destinés aux futurs rovers lunaires de la NASA, embauche et compte une trentaine de salariés par site (France, Monaco, Suisse). À l’occasion de Choose France, Venturi Space a même annoncé un investissement de 250 millions d’euros en France afin d’établir son nouveau centre technologique de 16 000 m² à Toulouse. Il devrait créer près de 200 emplois à Toulouse d’ici 2030.

C’est toute cette économie, largement sous-estimée parce que jamais mesurée dans son ensemble, que ce dossier propose d’explorer. Du business des yachts aux recettes fiscales des concessionnaires. Des négociations avec Liberty Media aux technologies lunaires de Venturi. De l’histoire de l’Automobile Club de Monaco aux défis économiques des prochaines décennies.

L’automobile, premier budget sportif de l’État

Les épreuves automobiles constituent, de très loin, le premier poste de dépense sportive de la Principauté. Et c’est le dernier rapport de la Commission supérieure des comptes qui le dit.

En 2024, l’État a consacré 35,2 millions d’euros à la ligne budgétaire « Épreuves sportives automobiles », contre 34,7 millions d’euros l’année précédente. Cette enveloppe finance les compétitions organisées par l’Automobile Club de Monaco : le Grand Prix de Formule 1, le Rallye Monte-Carlo, le Rallye Monte-Carlo des Énergies Nouvelles (E-Rally) ainsi que le Grand Prix Historique, organisé une année sur deux.

À elle seule, cette ligne représente près de 70 % des crédits consacrés au sport par l’État. Sur un budget sportif global de 50,9 millions d’euros, les épreuves automobiles concentrent ainsi l’essentiel de l’effort public, loin devant les autres disciplines. À titre de comparaison, le Centre de formation de l’AS Monaco Football bénéficie d’une subvention de 2,1 millions d’euros, le Yacht Club de Monaco de 1,4 million d’euros et le Tennis Club de Monaco de 200 000 euros.

Cet investissement est toutefois à mettre en perspective avec les retombées attendues. La seule étude économique de référence, réalisée par l’IMSEE, évaluait en 2017 les retombées du Grand Prix à 90 millions d’euros, un chiffre appelé à être réactualisé en 2027 afin de mesurer les effets de l’arrivée de Liberty Media et de l’évolution du modèle économique de la Formule 1.

 « Monaco est une ville avant d’être un circuit »

Pendant quatre jours, Monaco se transforme en circuit de Formule 1. Mais pour Fabrice Notari, architecte, Conseiller national et candidat au conseil d’administration de l’Automobile Club de Monaco, le Grand Prix ne façonne pas seulement la Principauté le temps d’un week-end. Il influence son urbanisme, son économie et même sa manière de construire depuis près d’un siècle. « Liberty considérait Monaco comme un circuit classique. Ce n’est pas le cas. Ici, les habitants continuent à vivre pendant le Grand Prix. Il y a des droits de propriété, des commerces, des accès aux immeubles, des ambulances qui doivent pouvoir intervenir. Toute cette réalité n’existe pas sur un circuit traditionnel.»Cette singularité explique pourquoi les négociations entre l’Automobile Club de Monaco et Liberty Media n’ont jamais porté uniquement sur les aspects commerciaux. Derrière les droits audiovisuels, les espaces VIP ou les hospitalités, il a fallu défendre un modèle unique au monde : celui d’une ville qui ne s’efface pas devant son Grand Prix.

Contrairement aux autres manches du championnat, Monaco ne ferme pas un équipement sportif. Elle adapte une ville entière. Les résidents doivent pouvoir rentrer chez eux, les commerces poursuivre leur activité, les services de secours intervenir en quelques minutes, tandis que les propriétaires conservent la liberté d’utiliser leurs appartements ou leurs terrasses. Autant de contraintes qu’aucun circuit permanent ne connaît.

Cette réalité est aussi celle de l’architecte. À Monaco, le Grand Prix est devenu une véritable donnée d’urbanisme. Chaque réfection de chaussée, chaque implantation de mobilier urbain, chaque regard technique, chaque rail de sécurité, chaque projet immobilier situé sur le tracé doit intégrer les exigences de la Fédération internationale de l’automobile. « Tout ce qui est construit sur le parcours doit s’adapter au circuit », rappelle Fabrice Notari. Une influence discrète mais permanente, qui fait du Grand Prix un élément structurant du développement de la Principauté.

Milena Radoman

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