Malgré une conjoncture encore favorable, Monaco entre dans une phase charnière. Pour Franck Julien, Président de la Commission des Finances du Conseil national, l’enjeu n’est plus d’attirer, mais de rester compétitif face aux grandes places européennes.
Alors que Monaco compte bien tourner la page de la liste grise du GAFI, le Président de la Commission des Finances du Conseil national, Franck Julien, livre une analyse sans concession de la situation économique de la Principauté. Selon lui, les scénarios alarmistes annoncés ces dernières années ne se sont pas concrétisés. « Jusqu’à présent, Monaco ne s’est jamais aussi bien portée économiquement », affirme-t-il, tout en anticipant un ralentissement progressif à partir de 2026, lié à la fin des grands chantiers structurants —Mareterra — et au tassement attendu du secteur du bâtiment. « Je ne crois ni aux prophéties de malheur, ni à l’idée d’une immunité éternelle. Je crois au pragmatisme. Et les pragmatiques le savent : c’est lorsque tout va bien que l’on a le plus à perdre. » Les bons résultats budgétaires observés en 2025, notamment en matière de droits de mutation, s’expliquent en partie par un effet comptable : des recettes encaissées cette année-là mais rattachées à des opérations conclues antérieurement. À cela s’ajoute la poursuite de reventes immobilières. « Il y a eu un effet de décalage dans les comptes, mais aussi des transactions qui ont continué à alimenter les recettes », précise l’élu.
« Ce serait gênant si Monaco devait y rester trois ou cinq ans »
S’agissant de l’impact de l’inscription de Monaco sur les listes de surveillance internationales, Franck Julien adopte une approche pragmatique. « Il y a eu quelques cas très spécifiques où des transactions ont été ralenties ou bloquées, notamment via des intermédiaires bancaires, mais cela reste marginal », observe-t-il. Le véritable risque, selon lui, est avant tout temporel : « Ce serait gênant si Monaco devait y rester trois ou cinq ans. »
Pour le Président de la Commission des Finances, on se trompe parfois de diagnostic. « Ce dont Monaco souffre, ce n’est pas d’une perte d’attractivité, mais d’une perte de compétitivité », insiste-t-il. Un glissement sémantique qui n’est pas anodin, car il tend à masquer les vrais enjeux : lourdeurs administratives, retards réglementaires et manque d’agilité de l’appareil public. Le dossier des actifs numériques illustre, à ses yeux, cette difficulté structurelle. Une loi a bien été votée, mais faute de textes d’application, elle est devenue obsolète avant même d’entrer en vigueur. « Le Gouvernement n’a pas publié les textes. Résultat : l’écosystème n’a pas pu se mettre en place », regrette-t-il. L’exécutif devra désormais déposer un nouveau projet de loi courant 2026 afin d’aligner Monaco sur la directive européenne MiCA et permettre son adoption avant la fin de l’année.
Au-delà des actifs numériques, Franck Julien plaide pour une modernisation en profondeur du droit des sociétés et des procédures administratives. « Il faut que 100 % du cycle de vie des sociétés puisse être gérable en ligne », martèle-t-il, dénonçant des démarches encore largement papier, chronophages et dissuasives pour les entrepreneurs. « On a alourdi les obligations au nom de la lutte contre le blanchiment, ce qui est sain. Mais cette lourdeur doit être compensée par de l’agilité. » Très critique sur la mise en œuvre du registre des bénéficiaires effectifs, Franck Julien évoque une procédure « hallucinante », lancée dans l’urgence, sans outils numériques adaptés, et ayant contribué à « décrédibiliser l’action publique » auprès des entrepreneurs.
Selon lui, il s’agit aujourd’hui de mettre à disposition des outils juridiques modernes, comme les fondations patrimoniales monégasques ou les fiducies. « Il ne s’agit pas de créer des angles morts, mais de donner aux professionnels monégasques les mêmes armes que leurs homologues européens », souligne-t-il. « Pourquoi viendrait-on nous chercher sur des soupçons potentiels de blanchiment via ces véhicules, alors qu’ils sont utilisés dans la plupart des pays européens, notamment au Luxembourg ou en France ? »
Sur le fond, l’élu se dit « convaincu que l’inscription de Monaco sur la liste grise aurait pu être évitée ». « Si, dès 2018, le gouvernement avait écouté les préconisations du Conseil national, le sens de l’histoire n’aurait pas été le même », affirme-t-il, pointant un manque d’anticipation et une forme de suffisance administrative. « Il est malheureux que l’on n’agisse que lorsqu’on a le couteau sous la gorge. »Quant au calendrier de sortie, Franck Julien reste prudent mais confiant. « Les éléments permettant la décision devraient intervenir très prochainement, avec une sortie effective autour du milieu de l’année » pour le GAFI, tandis que le retrait de la liste européenne des pays à haut risque pourrait, selon lui, intervenir plus tard, en 2027.