L’inscription de la Principauté sur la liste grise du GAFI puis sur la liste européenne des pays tiers à haut risque a sonné comme un coup de tonnerre. Alors que les autorités soulignent les progrès réalisés, la « sortie » devient un enjeu central de compétitivité.
Quand la Principauté sortira-t-elle de la liste grise du GAFI ? L’horloge tourne. Inscrite sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI) depuis 2024, puis ajoutée à la liste des pays tiers à haut risque de l’Union européenne, la Principauté avance sous surveillance renforcée, dans un contexte où le facteur temps est déterminant. Car au-delà des progrès techniques reconnus, rester trop longtemps sur ces listes comporte des risques économiques, financiers et réputationnels que les autorités cherchent désormais à contenir.
Sur le plan strictement technique, le calendrier est connu. Lors de la plénière de février 2026, le GAFI examinera le troisième rapport de progrès remis par Monaco. Trois scénarios sont alors possibles, comme l’explique Bruno Dalles, Directeur de l’Autorité Monégasque de Sécurité Financière (AMSF). Premier scénario : une sortie immédiate de la liste grise, si l’ensemble du plan d’action est jugé pleinement rempli. « Il y a peu de probabilité que ce soit cela », reconnaît toutefois le Directeur de l’AMSF, tant le GAFI privilégie une approche graduée. Deuxième scénario : une prolongation de la surveillance, assortie d’un nouveau rapport de progrès, si certains résultats immédiats sont considérés comme insuffisants. Une option que Monaco ne souhaite pas voir se matérialiser, car elle allongerait encore la période d’incertitude. Troisième scénario — celui que visent aujourd’hui les autorités — : la reconnaissance des efforts accomplis, suivie d’une mission de vérification sur place. « Ce n’est pas une mission d’évaluation, mais une mission de vérification », précise Bruno Dalles. L’objectif : s’assurer que les mesures mises en œuvre produisent des effets durables. Cette mission interviendrait au printemps, avant une décision définitive attendue lors de la plénière de juin.
D’un point de vue technique, l’optimisme est nourri par les retours réguliers du GAFI. « À chaque plénière depuis l’inscription de Monaco sur la liste grise, il a été pris acte des progrès réalisés », souligne Bruno Dalles, même si les rapports intermédiaires restent confidentiels.
Et la liste de l’UE ?
Reste alors à régler la question de la liste européenne des pays à haut risque. L’Union européenne ne dispose pas de critères propres et se fonde sur les décisions du GAFI. En théorie, l’inscription comme la sortie devraient donc être automatiques. En pratique, les délais observés ont bouleversé cette logique. « Entre l’entrée ou la sortie de la liste grise du GAFI et la mise à jour de la liste européenne, il s’est parfois écoulé 18 mois », rappelle Bruno Dalles, conscient de la dimension politique du dossier. Une situation inédite, qui fait craindre un nouveau décalage au moment de la sortie. Autrement dit, même blanchie par le GAFI, Monaco pourrait rester inscrite sur la liste européenne pendant de longs mois supplémentaires.
Or le facteur temps est loin d’être neutre. Si jusqu’à présent les impacts sont mesurés, comme l’assurent les différents experts interviewés, plus une juridiction demeure sur ces listes, plus les effets économiques se cristallisent. Le premier risque est bancaire. Les politiques de de-risking conduisent certains établissements étrangers à réduire, voire rompre, leurs relations avec des contreparties situées dans des pays listés. À cela s’ajoutent des délais de traitement allongés, des contrôles renforcés et une hausse des coûts de conformité pour les entreprises.
Le risque est également réputationnel. « La difficulté, pour Monaco, c’est de combattre une image ancienne, relativement négative, aggravée par cette inscription », reconnaît le Directeur de l’AMSF. Une image qui, sur le long terme, pèserait sur l’attractivité de la place, notamment auprès des investisseurs internationaux.
Enfin, le risque est macroéconomique. Dans une note d’analyse, le cabinet Phoenix avait alerté sur les effets systémiques d’une inscription prolongée : ralentissement des flux financiers, fragilisation de certains secteurs dépendants de l’international, et perte progressive de compétitivité.
Face à ces enjeux, les autorités entendent démontrer que la fermeté n’est pas un affichage. L’actualité récente en apporte une illustration concrète. Fin décembre 2025, l’AMSF a prononcé une sanction de 800 000 euros à l’encontre de la société Landmark, qui brasse environ 4 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel, pour manquements à ses obligations en matière de lutte contre le blanchiment. Une décision lourde, assumée, qui s’inscrit dans une stratégie de crédibilisation du dispositif monégasque. Elle vise aussi à adresser un message clair aux évaluateurs internationaux : les règles sont appliquées, et les sanctions effectives.
Les lanceurs d’alerte bientôt protégés
Autre signal positif envoyé : le projet de loi sur la protection des lanceurs d’alerte devrait être voté en 2026. Le texte vise à sécuriser juridiquement les personnes signalant de bonne foi des faits susceptibles de constituer des infractions graves, en ligne avec les standards européens et internationaux. L’enjeu est concret. L’une des affaires emblématiques de blanchiment traitées à Monaco, celle de la banque Pasche – revendue depuis -, toujours à l’instruction, trouve son origine dans le signalement d’opérations frauduleuses par trois lanceurs d’alerte. Ces cadres de l’établissement avaient été licenciés après avoir alerté leur direction puis les autorités sur des dysfonctionnements majeurs. Leur signalement a déclenché une enquête pour blanchiment et manquements aux obligations de vigilance, mettant en lumière des failles internes dans le traitement de clients à risque.
Lutte contre le blanchiment : les chiffres clés à Monaco
- Des sanctions pénales dissuasives dans la loi : jusqu’à 5 à 10 ans de prison et 18 000 euros d’amende, pouvant être multipliée par dix ; jusqu’à 20 ans de prison pour blanchiment aggravé et une amende pouvant être multipliée par vingt
- +40 % de déclarations de soupçon et plus de 1 300 déclarations analysées par l’AMSF en 2024
- Plus de 50 % des déclarations issues du secteur bancaire, devant l’immobilier et la gestion patrimoniale
- 57 millions d’euros : montant cumulé des oppositions à des opérations suspectes exercées par la Cellule de renseignement financier de l’AMSF en 2024