La compagnie des Ballets de Monte-Carlo n’est pas une entreprise comme les autres mais fait partie de la « Team Monaco » des institutions qui exportent le savoir-faire de la Principauté. Didier Lambelet, Responsable de Diffusion, raconte comment les tournées contribuent au soft power monégasque.
Comment vos tournées contribuent-elles à l’image internationale de Monaco au-delà de la danse (diplomatie culturelle, attractivité) ?
Les tournées sont intrinsèquement liées aux Ballets de Monte-Carlo. Elles façonnent son identité au point qu’un « bureau de diffusion » est exclusivement dédié à leur mise en œuvre. Chaque saison, la compagnie donne en moyenne 50 spectacles à l’étranger pour un total de 75 000 spectateurs. Pour vous donner un ordre d’idée, cela représente 50 Salles des Princes du Grimaldi Forum. Ces tournées disent non seulement à quel point la danse est importante pour la Principauté mais elles illustrent également une manière de « faire » de l’art à Monaco qui n’existe nulle part ailleurs : un soutien à la création indéfectible et un espace de liberté unique au monde pour les artistes de toutes sensibilités.
En quoi la gestion d’une compagnie de ballet diffère-t-elle de celle d’une entreprise « classique » ? C’est une entreprise à part, la structure étant financée essentiellement par de l’argent public…
Notre budget annuel est d’environ 20 millions d’euros dont 16 proviennent de la subvention de la Principauté de Monaco. Cette subvention est reconduite chaque année. Elle est conséquente et nous oblige à nous en montrer digne aussi bien en termes de qualité d’offre artistique que de gestion financière. Concrètement, Jean-Christophe Maillot ne transige jamais sur les critères d’excellence qui définissent nos trois structures. Qu’il s’agisse de la qualité d’interprétation des ballets présentés par la compagnie (et donc du niveau des danseurs), de la programmation du Monaco Dance Forum ou de la formation des élèves de l’Académie Princesse Grace, tout est envisagé sous l’angle du plus haut niveau à atteindre. Je ne sais pas si une telle intransigeance serait un discours que l’on pourrait défendre dans le cadre d’une entreprise « classique ». Contrairement à une entreprise classique, nous n’avons pas d’objectifs financiers à atteindre, de seuil de rentabilité à respecter ou d’actionnaires à qui rendre des comptes, mais nous faisons tout pour que la Principauté de Monaco, et notamment S.A.R. la Princesse de Hanovre qui a créé cette compagnie il y a 40 ans, soient fiers de notre travail et de notre manière d’incarner et défendre une certaine vision de l’art chorégraphique.
Quels sont les principaux postes budgétaires liés aux tournées internationales ?
Se produire aux quatre coins du monde exige de faire preuve d’une grande capacité d’anticipation. Envoyer une production comme « Cendrillon » ou « Le Songe » à plus de 8 000 km nécessite une logistique raisonnée pour limiter les coûts (qui sont de toute façon conséquents dans le cadre du déplacement d’une compagnie de 50 danseurs). C’est à cela que sert également le bureau de diffusion : organiser suffisamment en amont l’envoi des décors et des costumes par bateaux, s’assurer que les dimensions de la scène sont adaptées à l’œuvre présentée, vérifier que les théâtres disposent d’un personnel technique compétent (embaucher des intermittents si ce n’est pas le cas). Tout cela engendre des frais que nous nous efforçons de rationaliser au maximum. Ensuite, il y a bien sûr le transport et l’hébergement des artistes qui représentent un poste budgétaire important. Là encore, nous essayons d’optimiser nos déplacements, comme par exemple organiser plusieurs spectacles sur le même continent.
Quelles sont les étapes clés dans la préparation d’une tournée internationale (choix des œuvres, logistique, partenariats) ?
Il y a plusieurs étapes. Je viens d’en évoquer quelques-unes mais je dirais que la clé de la réussite de nos tournées, c’est la qualité de la relation que nous avons su mettre en place avec les structures d’accueil. Le point numéro 1, c’est cette fidélité qui nous lie depuis des années aux théâtres et aux festivals à travers le monde. C’est ce qu’il y a de plus long à construire mais aussi de plus passionnant et de plus gratifiant. À titre d’exemple, nous sommes actuellement en représentations au Teatro de la Fenice à Venise. C’est la 4ème fois que ce théâtre légendaire accueille les Ballets de Monte-Carlo. C’est une immense fierté pour nous d’avoir ce type de reconnaissance. Un autre aspect de la relation qui nous lie aux théâtres à travers le monde est la mise en place de coproduction sur certaines créations. Ce sera le cas avec « Ma Bayadère », la prochaine création de Jean-Christophe Maillot. Là encore, il faut beaucoup de confiance et d’estime réciproque pour investir « les yeux fermés » dans la production d’une œuvre si ambitieuse. Les Ballets de Monte-Carlo et Jean-Christophe Maillot sont connus pour être un interlocuteur apprécié… Cela a permis de créer un système de coproduction qui est aujourd’hui essentiel pour nos tournées.
Quels sont les marchés/pays où les Ballets de Monte-Carlo rencontrent le plus grand succès ? Y a-t-il une recette en fonction des pays ?
Il est impossible pour une compagnie telle que la nôtre de raisonner en termes de cibles ou de marchés. C’est trop aléatoire… Il faut explorer toutes les possibilités, tous les lieux et faire feu de tout bois en allant danser partout où notre travail est apprécié : un théâtre de 5 000 places à Pékin, une place en plein air dans les Pouilles italiennes, un théâtre antique, une friche industrielle ou des scènes emblématiques telle que la Scala ou la Fenice… Chaque année, c’est différent. En ce moment, l’Italie et l’Espagne nous accueillent beaucoup. L’Asie, notamment la Corée du Sud est également un partenaire privilégié et depuis quelques temps, la France (et même Paris) nous apprécient particulièrement.
Quels sont les enjeux RH pour fidéliser et motiver des artistes qui voyagent souvent et travaillent sous forte exigence ?
Les tournées font partie de la vie de la compagnie. Les danseurs qui décident de nous rejoindre le savent et s’en réjouissent. Il n’est donc pas difficile de les motiver. Certes, le rythme des tournées est contraignant, il y a les décalages horaires, les transports, les longues distances, les petits tracas de santé… C’est pourquoi nous portons une grande importance sur la qualité de leur hébergement et sur leur confort en général. Mais au fond, l’aventure que nous leur proposons est suffisamment exceptionnelle pour leur donner le sourire.
Des partenariats permettent-ils des coproductions ou des échanges artistiques (chorégraphes, danseurs, créations partagées) ?
Il y a une autre forme d’échanges qui facilite l’existence de nos tournées, c’est la politique d’invitation d’artistes chorégraphiques à Monaco menée par Jean-Christophe Maillot. Les Ballets de Monaco voyagent autant qu’ils accueillent ! Que ce soit des chorégraphes invités à créer pour la compagnie ou des artistes qui se présentent dans le cadre du Monaco Dance Forum, Monaco est un atelier créatif pour l’ensemble du monde de la danse. Cette idée est désormais largement partagée et forcément, cela favorise les échanges. Cela nous permet de travailler main dans la main avec d’autres lieux de diffusion de l’art chorégraphique.
Avez-vous développé des partenariats hors du champ culturel (sponsoring, luxe, institutions) pour soutenir vos projets ?
Oui, nous développons un partenariat avec plusieurs partenaires : CFM Indosuez qui nous soutient depuis très longtemps et avec qui nous avons une très belle relation, ainsi que Chanel, une maison de couture qui prolonge à travers la compagnie la belle et longue histoire qu’elle a tissée avec Monaco. Ces partenariats sont précieux notamment dans le cadre de certaines tournées pour lesquelles nous sommes amenés à être producteurs. Cela arrive dans le cadre de destinations où nous voulons absolument nous rendre mais où les structures ne sont pas forcément en capacité de nous accueillir. Je pense par exemple à la dernière tournée à Cuba où la compagnie a dû, et c’est bien normal, assurer une partie du financement.
Milena Radoman