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Nathalie Hilmi :« La valorisation économique de la nature est essentielle »

La nature a-t-elle un prix ? Au Centre Scientifique de Monaco, l’économiste de l’environnement Nathalie Hilmi travaille sur les services rendus par les écosystèmes, qui représentent 140 000 milliards de dollars par an selon l’OCDE ! Elle démarre une étude sur les bénéfices générés par les aires marines protégées monégasques.

Vous travaillez depuis longtemps sur l’économie bleue et la valorisation de l’océan. Comment définissez-vous l’économie bleue ?

L’économie bleue englobe tous les secteurs économiques qui sont liés à l’océan : pêche, aquaculture, tourisme côtier, énergies renouvelables, technologies et pharmaceutiques liées à la mer, transport maritime… Selon les estimations de l’OCDE, la valeur ajoutée de l’économie bleue est de 1 500 milliards de dollars, ce qui lui permettrait de s’assoir à la table du G7 s’il s’agissait d’un État.

Comment peut-on concilier le développement économique des zones côtières et la préservation des écosystèmes marins ? C’est un de vos sujets d’études ?

Je fais partie du réseau d’experts méditerranéens sur les changements climatiques et environnementaux (MedECC) qui s’intéresse aux menaces environnementales, comme la montée des eaux, l’érosion côtière, etc. La Méditerranée est la première destination touristique mondiale, attirant un tiers des visiteurs internationaux. Plus de la moitié des infrastructures touristiques de l’Union européenne sont situées en zone côtière. D’ici la fin du siècle, une hausse d’un mètre du niveau de la mer pourrait endommager des infrastructures essentielles telles que les ports, et forcer jusqu’à 20 millions de personnes à se déplacer. Le tourisme balnéaire, quant à lui est principalement vulnérable aux vagues de chaleur, aux invasions de méduses et à la réduction progressive des plages. Le tourisme de masse est une vraie menace pour le tourisme côtier.

Selon le MedECC, si les tendances actuelles se poursuivent, la hausse des températures pourrait atteindre +2,9 °C d’ici 2050 en Méditerranée, aggravant la sécheresse sur terre et les vagues de chaleur en mer, dont la fréquence a augmenté de 40 % au cours des deux dernières décennies, impactant gravement les écosystèmes marins. Les pêches subissent les effets du réchauffement climatique et sont affectées par l’arrivée d’espèces invasives, en raison du commerce fluvial et de la construction de canaux. Cela réduit les stocks disponibles, où ce problème se superpose aux effets de la pêche intensive et de la surexploitation, impactant la sécurité alimentaire en Méditerranée. C’est pourquoi le MedECC a travaillé sur des préconisations. Il a livré ses recommandations avant l’UNOC avant de publier prochainement un nouveau rapport.

Quelles sont ces principales recommandations ?

Il n’y a pas le choix. Il faut réduire nos émissions de CO2 comme le dit le GIEC, et le MedECC a fait plusieurs recommandations liées à l’adaptation. Par exemple, il existe un potentiel réel d’atténuation et d’adaptation au changement climatique grâce à la conservation et à la restauration efficaces des écosystèmes de carbone bleu, notamment les herbiers marins, les zones humides côtières, les marais salants et les écosystèmes terrestres côtiers (dont les mangroves). La capacité de séquestration carbone des zones humides côtières est environ dix fois supérieure à celle des écosystèmes terrestres, mais elles sont insuffisamment protégées. Par ailleurs, le tourisme côtier peut jouer un rôle clé en passant de pratiques généralement axées sur le gaspillage et la surconsommation à des pratiques plus circulaires et durables. Les modèles d’écotourisme peuvent s’appuyer sur des outils politiques alternatifs comme les taxes vertes et les systèmes d’écolabellisation. De plus, les impacts négatifs des croisières touristiques sur la qualité de l’air peuvent être réduits par l’électrification des ports et le contrôle des émissions de polluants.

Mais tous ces efforts supposentbien évidemmentplus de financement de la part des États.

Et c’est justement ce financement qui manque car c’est tout le nerf de la guerre…

Il y a eu déjà des accords au niveau des COP. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas contraignants. Ce n’est donc pas encore réel, pas suffisant.

Avec le capital naturel, on attribue des valeurs monétaires aux contributions directes et indirectes de la nature aux économies et au bien-être humain. Comment accélérer sa prise en considération ?

Il ne faut pas oublier que protéger la biodiversité, c’est protéger aussi le climat et in fine notre survie sur Terre ! La valorisation économique de la nature permet de montrer que ces écosystèmes rendent des services à l’humanité, ont une valeur économique. Soit 140 000 milliards de dollars par an selon l’OCDE. Ce prisme permet d’aider les décideurs, que ce soit dans le public ou le privé, à chiffrer leurs actions, s’ils prennent des décisions bien sûr. Le décideur politique regarde bien trop souvent ses échéances électorales à court terme alors que les résultats de l’action à entreprendre sont à long terme… Or si on ne fait rien maintenant, dans le futur, l’action coûtera beaucoup plus cher. Le réseau de banques centrales a chiffré à 15 points de PIB en 2050 le coût de l’inaction. 

Comment concrètement calcule-t-on cette valeur non marchande des services rendus par les océans, comme la régulation climatique, la séquestration du carbone, la biodiversité ?

Prenons l’exemple des mangroves qui ont des services écosystémiques. Elles ont la capacité de séquestrer le carbone. Lorsque les scientifiques nous donnent leur taux de séquestration, on peut calculer, avec le prix du carbone applicable, combien rapporte cette séquestration. Si on protège les mangroves, on va générer des crédits carbone qu’on peut vendre sur les marchés financiers… Le prix du carbone, par exemple, au niveau européen, avec les ETS, est à 100 dollars la tonne. Si on va en Afrique, il sera à 3-5 dollars la tonne.

C’est pareil pour les autres services écosystémiques des mangroves. Elles protègent les côtes, purifient l’eau, favorisent la pollinisation, ce qui fait qu’on a plus de pêche, de l’aquaculture de bonne qualité, des abeilles, etc. Les mangroves sont également intéressantes pour le tourisme, et à ce moment-là, ce sont des crédits biodiversité qui vont être émis. Le marché de la biodiversité n’existe pas encore, malheureusement, mais il est en train de se mettre en place.

Qui investit, par exemple, sur le marché carbone de la mangrove ?

Les États, les fonds d’investissement, pas vraiment encore les particuliers. L’Europe s’est fixé l’objectif zéro carbone en 2050, par exemple. Pour la Chine, c’est 2060 et l’Inde 2070. Ces pays-là ont donc intérêt à compenser leurs émissions de carbone s’ils n’arrivent pas à les diminuer. Ils sont preneurs de ces crédits carbone. Idem pour les entreprises qui se sont engagées à être net zéro en 2050…

Vous lancez une étude avec l’AMPN sur la valorisation des services écosystémiques des aires marines protégées à Monaco ?

À Monaco, on a deux aires marines protégées. Les scientifiques de l’Association monégasque pour la protection de la nature (AMPN )– qui gère les AMP – listent actuellement les écosystèmes marins (herbier de posidonie, poissons, etc.) protégés par ces aires marines et nous allons travailler sur les services rendus pour les valoriser. Une aire marine protégée induit un spillover (débordement) vers les zones non protégées. Dans la réserve, les poissons grandissent, se reproduisent en plus grand nombre et repeuplent les environs de l’aire protégée, ce qui favorise la pêche locale. Les herbiers marins, eux, sont les champions de la séquestration carbone. Dans ses sédiments et sa matte, un herbier de Posidonie séquestre jusqu’à 5 à 8 fois plus qu’une forêt tropicale ! 20 à 25 % du carbone fixé sont piégés dans l’herbier pendant des milliers d’années… La protection côtière favorise aussi le tourisme ! On va mener des enquêtes auprès des touristes pour savoir si l’existence de l’aire marine protégée améliore selon eux la qualité de la baignade. Nous allons évaluer tous ces services écosystémiques et publierons l’étude.

Le risque de greenwashing va de pair avec la montée de l’économie bleue. En juin 2023, l’ESMA (Autorité Européenne des Marchés Financiers) a défini le greenwashing comme étant une action ou communication qui ne reflète pas fidèlement les pratiques de développement durable d’un produit ou service financier. Quels sont les signaux qui doivent tout de suite alerter les investisseurs ?

Comment faire la différence entre une démarche sincère et un simple bleuissement de façade ? On a beaucoup d’entreprises qui essayent de se donner une belle image, mais qui, quand on creuse bien, ne sont pas si vertes ou bleues qu’elles le prétendent… Les investisseurs peuvent repérer certains signaux d’alerte :  l’utilisation abusive du jargon ESG sans action concrète, des fonds « verts » investissant dans des secteurs polluants (énergies fossiles ou déforestation), un manque de transparence et de traçabilité… Les banques, qui doivent être net zéro en 2050, doivent faire attention, elles ont un carnet de charges et la plupart refusent de financer des projets qui impliquent le pétrole et le gaz.

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