Aides de l’État, image de Monaco à l’étranger avec l’inscription sur les listes du GAFI et de l’UE, opportunités de positionner Monaco comme un refuge, y compris pour le business, dans un monde chaotique ou comme une place du private equity… Pierre-André Chiappori, Conseiller de Gouvernement-Ministres des Finances et de l’Économie, balaie les sujets clés pour l’avenir de la Principauté.
Monaco est inscrit sur la liste grise du GAFI et sur la liste européenne des pays à risque : à quel point le tissu économique monégasque est-il impacté par les contrôles, le ralentissement des transactions?
Nous n’avons pas constaté d’impact majeur sur l’activité économique de l’inscription sur la liste grise du GAFI. Le montant total des capitaux gérés par les établissements de la place a augmenté de 10% et s’élève à 176 milliards d’euros (à fin 2024), ce qui est impressionnant au regard de la taille de l’économie monégasque et d’un effet marché très volatile. On n’a donc pas vu de fuite massive de capitaux ni de perte de l’attractivité ! La liste de l’UE des pays à risque, qui entraîne un certain nombre d’obligations (de vigilance renforcée), a, elle, en revanche généré des problèmes techniques, des difficultés ponctuelles sur certains transferts (virements par exemple) , dont certains persistent et sur lesquels nous travaillons. L’économie monégasque se porte bien avec une croissance réelle – c’est-à-dire corrigée de l’inflation – de 5% par an sur la période 2019-2024 alors que la zone euro dépasse à peine 1% en moyenne par an. Nous avons une des économies les plus saines en termes de performance économique de la zone européenne, voire planétaire.
Depuis l’entrée de Monaco sur la liste grise du GAFI puis de l’Union européenne, quelle est aujourd’hui la perception internationale de Monaco ?
Tout d’abord, je pense que plus encore que par le passé, l’image remarquablement positive du Prince Souverain et de Ses engagements pour la préservation de la planète joue un rôle fondamental dans l’image de Monaco. Mais sur la Principauté elle-même, il y a une espèce de dualité. La solidité fondamentale de l’économie monégasque (stabilité institutionnelle, budget excédentaire depuis pratiquement dix ans sauf l’année du Covid, endettement négatif grâce à un fonds de réserve de 7 milliards d’euros…) est reconnue. Mais en parallèle, le fantasme selon lequel Monaco serait un endroit propice au blanchiment de capitaux demeure, cette rumeur étant alimentée par des sources mal intentionnées. Je suis persuadé que nous allons sortir de la liste grise, je l’espère dès juin 2026. Et à ce moment-là, je pense que tous ces fantasmes vont se retrouver largement dissipés par cette reconnaissance du GAFI, après celle de Moneyval.
Selon vous, Monaco souffre encore d’anciens rapports comme Montebourg/Peillon et des affaires de corruption?
Sur un passé globalement lumineux, il peut y avoir quelques points un peu plus sombres. Mais depuis, il y a eu tellement d’évolutions au niveau réglementaire ! L’important, c’est que tout le monde prenne conscience de la réalité actuelle de l’économie monégasque, dont les mécanismes de surveillance, en particulier de lutte contre le blanchiment, fonctionnent parfaitement ! Et ce n’est pas fini. Le processus du Comité Moneyval est continu. C’est-à-dire qu’on est au cinquième round, mais on commence déjà à penser au sixième cycle d’évaluation. Nous allons introduire dans le droit monégasque des nouvelles dispositions européennes sur les crypto-actifs, les lanceurs d’alerte. Nous continuerons à adapter nos institutions, notre système législatif, nos structures, aux nouvelles réglementations.
La hausse des droits de douane dans certains grands marchés mondiaux pèse sur les entreprises exportatrices : quelles conséquences pour les sociétés monégasques et comment l’État peut-il les aider à absorber ce choc ?
Cette hausse des droits de douane a un impact direct mineur sur Monaco. D’une part, le taux qui s’applique aux exportations de Monaco est de 10% ; d’autre part et surtout, nos exportations directes vers les Etats-Unis sont modestes (40 millions d’euros, sur un commerce extérieur total de l’ordre de 4 milliards). En revanche, il est impossible d’exclure que les droits de douane US qui s’appliquent à d’autres pays (Europe, Chine, voisins immédiats des Etats-Unis,…) conduisent à un ralentissement significatif du commerce international. Et l’histoire nous montre que les ralentissements du commerce international ont très souvent des conséquences très néfastes sur la croissance globale. Le monde n’est pas à l’abri d’une réduction sensible de la croissance liée d’une part aux tensions géopolitiques et d’autre part aux droits de douane. Et cette diminution globale de la croissance aura l’impact sur tout le monde, y compris Monaco, en termes de tourisme, de rendement des investissements, etc.
Dans un contexte géopolitique tendu — guerre en Ukraine, conflit au Proche-Orient —, quelles vulnérabilités identifiez-vous pour l’économie monégasque, et comment le Gouvernement se prépare-t-il à en limiter les effets ?
L’impact de ce contexte géopolitique sur Monaco est assez ambigu parce que, d’un côté, ces tensions génèrent des incertitudes pour toutes les activités économiques mais d’un autre côté, l’image de stabilité de Monaco, qui a toujours été son atout, pourrait devenir encore plus importante alors qu’une bonne partie du reste du monde se retrouve dans une situation perçue comme plus chaotique.
Monaco pourrait être encore plus qu’avant une espèce de refuge ?
J’ai beaucoup parlé à des étrangers venus s’installer à Monaco, y compris des investisseurs. L’un des arguments clés, c’est la sécurité. Au-delà de la sécurité individuelle et du fait de pouvoir se promener dans la rue sans aucun risque, Monaco a des institutions stables et une économie saine. Ce sont des éléments importants.
C’est l’atout différenciant principal de la Principauté pour attirer des investisseurs et encourager l’internationalisation des entreprises monégasques ?
L’économie monégasque ne se limite pas au casino ou aux activités financières. Nous avons de l’industrie, du tourisme, de vraies success stories monégasques, comme par exemple l’entreprise Bettina qui fabrique, pour des sociétés de grand luxe, des produits selon une technologie unique. Ils sont leaders dans leur domaine parce qu’ils font des choses que les autres ne savent pas faire. Monaco est petit, ça a quelques inconvénients, mais aussi de nombreux avantages en termes de flexibilité et de proximité des décideurs, avantages qui n’existent pas ailleurs. Par exemple, mes collaborateurs connaissent pratiquement toutes les entreprises de la Principauté. Je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup de gens en France qui puissent se vanter de connaître ne serait-ce qu’un centième des entreprises françaises…
Comment le Gouvernement accompagne-t-il concrètement les sociétés qui cherchent à franchir le pas de l’international (aides publiques, niches fiscales) ?
L’Etat propose de nombreux dispositifs d’aides financières à la commercialisation et à l’exportation, des mécanismes d’assurance, etc. Ainsi, depuis 2020, 12 entreprises monégasques ont pu lancer un nouveau produit grâce à cette aide à la commercialisation (soit une subvention de 30 000 €, destinée notamment à couvrir les frais liés au marketing ou aux études de marché). Actuellement, trois sociétés sont accompagnées par la Direction du Développement Economique dans ce cadre. De la même manière, depuis 2020, plus d’une dizaine d’entreprises monégasques ont été accompagnées dans leur participation à des salons internationaux de premier plan, leur permettant ainsi de faire connaître leur savoir-faire à l’étranger. En 2024, deux sociétés ont bénéficié de ce soutien. Ces avances de trésorerie, pouvant aller de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers d’euros, représentent souvent un véritable levier de développement, en particulier pour les petites structures.
Il y a par ailleurs un guichet unique pour les entreprises et un service formalité export qui va permettre d’accompagner les entreprises – et, bien évidemment, les missions économiques organisées par le Monaco Economic Board. Cela étant, on n’en fait jamais assez.
Le rôle de l’Etat pour soutenir les entreprises tournées vers l’export est-il suffisant ou faut-il l’étoffer?
Comme vous le savez, Monaco a décidé d’investir encore plus en faveur de son attractivité. La Déléguée à l’Attractivité auprès du Ministre d’Etat vient d’être nommée avec un plan d’action très ambitieux. Nous allons revoir un certain nombre de processus administratifs qui n’ont pas l’efficacité qu’ils devraient avoir. Notamment, pour simplifier la création d’entreprise, nous mettons en place un nouveau téléservice permettant aux utilisateurs de soumettre leur dossier directement depuis leur ordinateur ou smartphone. Nous avons commencé par les entreprises en nom personnel parce cela représente deux tiers des demandes*. Notre ambition – partagée avec le Conseil National – est que dans les 2 à 3 années qui viennent, nous arrivions à faire passer des réformes fondamentales qui permettent de faciliter l’installation et le développement d’entreprises à Monaco, ce qui contribuera fortement à l’attractivité de la place. C’est un programme ambitieux de modernisation du droit économique.
Pour stimuler l’innovation, est-ce que vous pensez créer de nouveaux mécanismes ? Revoir des mécanismes fiscaux du type crédit-impôt-recherche ?
Le Crédit d’impôt en faveur de la recherche (CIR), mesure d’incitation fiscale introduite en Principauté en 1991, fonctionne bien. Une trentaine de sociétés monégasque en bénéficient à ce jour. Le CIR a pour objectif d’encourager les entreprises à mener des activités de recherche et développement (R&D) et renforcer ainsi leur compétitivité, notamment à l’international. Il s’agit d’une réduction d’impôt, calculée sur la base des dépenses de R&D engagées par les entreprises, qui est déductible de l’impôt sur les bénéfices. Le taux du crédit d’impôt est de 30 % pour la fraction des dépenses de recherche inférieure à 100 millions d’euros et de 5 % pour la fraction des dépenses supérieure à ce montant. Sur son principe et son fonctionnement, le CIR monégasque est très similaire à son pendant français. Le montant total de CIR accordé s’est élevé à 5,1M€ en 2022 et 3M€ en 2023.
Dans l’écosystème monégasque, nous pouvons par ailleurs miser sur MonacoTech, la pépinière dans laquelle l’État abrite et prend sous son aile des entreprises innovantes dans l’enfance, et sur MonacoBoost, qui héberge les premières années de vie de sociétés portées par des entrepreneurs monégasques prioritairement.
Comme toujours en matière d’innovation, la majorité des projets ne débouchent pas sur des avancées spectaculaires. Elon Musk, qui est probablement un des innovateurs les plus talentueux au monde, estime, selon sa propre expérience, que parmi les projets, pourtant soigneusement présélectionnés, sur lesquels il investit, quatre sur cinq échouent. Rien d’anormal à cela : l’investissement est perdu (en totalité ou en grande partie) pour quatre projets, mais la réussite du cinquième compense très largement ces pertes… C’est d’ailleurs le cas pour n’importe quel processus d’innovation technologique – sauf que chez des investisseurs moins doués, le taux d’échec est plutôt de 95% !
C’est la même statistique à Monaco Tech ?
Il faut être réaliste, Monaco Tech n’a pas (ou pas encore) développé de « licorne ». Néanmoins, nous avons un petit nombre de sociétés qui, d’une part, volent de leurs propres ailes et d’autre part, ont réalisé une croissance réelle.
Pour vous, la R&D peut devenir un levier important pour le rayonnement économique de Monaco ?
Il n’est évidemment pas question pour Monaco d’avoir une compétence R&D dans tous les domaines. Mais il est possible d’être extrêmement performant sur certaines niches ultra spécialisées. Par exemple dans des activités financières directement liées au développement économique, comme le « private equity ». C’était déjà l’un des axes du rapport Bain&Company. On étudie aussi la piste de création de fonds financiers ou de fiducies.
Vous avez un profil atypique. Vous étiez universitaire. Vous pouvez établir une passerelle entre le monde de la recherche, de la R&D, entre les Etats-Unis, qui sacrifie sa recherche, et Monaco ?
Les Etats-Unis sont en train de mettre à mal leur recherche universitaire en taillant largement dans les financements publics, notamment pour la recherche médicale – secteur que je connais un peu, car Columbia est l’une des meilleures universités au monde en recherche médicale, particulièrement dans des domaines comme la neurologie. Dans ce contexte, si Monaco arrivait à attirer un ou deux chercheurs du plus haut niveau mondial, ce serait déjà un énorme résultat. Il y a actuellement des opportunités et c’est notre devoir d’au moins tenter de les saisir.
*En 2025, l’activité en nom personnel enregistre la plus forte progression en volume (+6) et en pourcentage (+43,8%).
Milena Radoman