Affaires ukrainiennes, saisies records, parquet renforcé, coopération internationale intensifiée… Confrontée à une criminalité financière de plus en plus sophistiquée et mondialisée, la Principauté en quête de crédibilité judiciaire a modernisé ses outils et intensifié sa traque.
Un ex-député ukrainien et son ex-épouse jugés pour avoir blanchi des millions d’euros de fonds publics détournés*, avant d’investir dans l’immobilier de luxe au Cap Martin grâce à un réseau international de sociétés écrans notamment à Dubaï. Un ex-président du tribunal suprême inculpé pour trafic d’influence, corruption, prise illégale d’intérêts et blanchiment dans le cadre des « dossiers du Rocher » … Une instruction toujours en cours pour blanchiment à la Banque Pasche, suite à la dénonciation, en 2013, de trois employés lanceurs d’alerte, rapidement licenciés. Ces dossiers, hautement sensibles, ne sont plus des exceptions.
À la rentrée solennelle, le Procureur Général Stéphane Thibault annonçait une centaine d’enquêtes préliminaires en matière de blanchiment, dont une dizaine de dossiers lourds, contre quatre seulement l’année précédente. Les saisies suivent la même trajectoire ascendante : près de 120 millions d’euros de biens — espèces, comptes bancaires et immeubles — sont aujourd’hui sous main de justice, auxquels s’ajoutent près de 500 millions d’euros déjà saisis dans les cabinets d’instruction.
Symbole de cette montée en puissance, deux immeubles acquis pour environ 10 millions d’euros en 2017 et 2018 ont été définitivement confisqués en juillet 2025 par la Cour de Révision, dans une affaire de blanchiment aggravé, et bientôt vendus par l’État. Un signal fort, adressé autant aux justiciables qu’aux observateurs internationaux.

Simon Vuelta, Secrétaire d’Etat à la justice
Du normatif à l’opérationnel
Le premier acte de cette intensification de la traque contre le blanchiment a été législatif. Depuis 2023, quatre lois majeures dites « Moneyval » ont permis de combler des lacunes structurelles en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Mais, comme le souligne Samuel Vuelta Simon, Secrétaire d’État à la Justice, l’enjeu n’est plus seulement juridique. « Aujourd’hui il faut prouver l’efficacité de ce que l’on fait. Le cœur du sujet est désormais opérationnel, chiffré, mesurable. » Cette logique irrigue l’ensemble de la stratégie judiciaire. Un rapport annuel du ministère public, intégrant un volet spécifiquement dédié au blanchiment — enquêtes ouvertes, poursuites engagées, réquisitions — est appelé à devenir un instrument central de pilotage et de dialogue avec le GAFI. « Nous disposons déjà de nombreuses données transmises aux instances internationales », souligne le Secrétaire d’État, assumant une gouvernance orientée résultats et circulaires de politique pénale.
Une justice spécialisée et renforcée
Le tournant structurel le plus visible reste la création, en janvier 2025, d’une section économique et financière au parquet. Renforcée depuis septembre par deux magistrats spécialisés détachés de France, la juridiction est passée de six à huit magistrats — un gain notable dans un contexte français marqué par la pénurie de profils qualifiés. « Obtenir deux magistrats supplémentaires de la France, aujourd’hui, c’est énorme », insiste Samuel Vuelta Simon.
Les profils recrutés traduisent une montée en gamme assumée : anciens responsables de pôles financiers, magistrats issus des JIRS ou de la JUNALCO, experts de la criminalité organisée et des montages économiques complexes. L’objectif est clair : centraliser la compétence financière, fluidifier la coopération avec le SICCFIN et les autorités étrangères, et structurer une véritable stratégie de poursuites.
Un plus : l’incrimination de blanchiment autonome
Sur le plan opérationnel, l’une des réformes décisives demeure l’introduction d’un véritable cadre d’enquête préliminaire placé sous l’autorité du Procureur Général. Jusqu’alors limité aux situations de flagrance, le parquet dispose désormais d’un outil lui permettant d’agir rapidement, de sécuriser les preuves et surtout de saisir les avoirs suspects. « C’est un boost très net de l’action publique quand on doit agir très vite pour préserver les preuves, éviter que les gens s’enfuient », reconnaît le Secrétaire d’État. Sur la seule période 2024–2025, 83 millions d’euros ont été saisis dans ce cadre.
À cela s’ajoute l’incrimination de blanchiment autonome, qui facilite la qualification pénale dès lors que des marqueurs objectifs sont réunis. Quiconque entre ou sort de la Principauté avec 10 000 euros ou plus en liquide (ce qui est déjà pas mal et inclut les métaux précieux comme l’or.) peut en effet faire l’objet d’investigations de police et de saisies conservatoires si la provenance est douteuse « Quand vous êtes interpellé avec une valise de billets dissimulée dans le coffre en traversant la frontière, on ne présume pas que c’est pour acheter des cigarettes », glisse le Directeur des Services Judiciaires.
Une justice résolument internationale
À Monaco, les dossiers financiers sont quasi exclusivement internationaux, souvent déclenchés par des informations venues de l’étranger. « Le problème de Monaco, c’est que l’argent vient presque toujours de l’extérieur », rappelle Samuel Vuelta Simon. Blanchiment de fonds d’origine inconnue, acquisitions immobilières, corruption…
Cette dimension explique l’importance stratégique accordée à la coopération judiciaire. Le nombre de demandes d’entraide est passé d’une quarantaine en 2023 à près de 180 aujourd’hui, tandis que les délais moyens de traitement ont été réduits de moitié. L’adhésion de Monaco au Réseau judiciaire européen facilite désormais les échanges directs entre magistrats. « C’est du pratico-pratique, et ça fonctionne très bien », résume-t-il.
Pour les zones plus complexes — Émirats arabes unis, Asie, Amérique centrale — la Principauté travaille à des accords bilatéraux ciblés, afin de « brancher un tuyau plus sérieux » et sécuriser les enquêtes transnationales.
Crédibilité durable
D’autres leviers sont en préparation : extension des techniques spéciales d’enquête (comme l’audition de témoins anonymes, les sonorisations, les écoutes de téléphonie pendant un certain temps, les infiltrations), introduction de mécanismes de justice négociée inspirés des conventions judiciaires d’intérêt public françaises, afin d’accélérer les procédures et d’obtenir des sanctions économiquement dissuasives. « Dix ans de procédure ou un milliard immédiatement récupéré, le choix est parfois vite fait ! Le parquet général de Paris a ainsi proposé, dans le cadre d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité à la banque UBS, au cœur d’une affaire de blanchiment aggravé, de fraude fiscale et de démarchage bancaire illégal, d’enlever certaines sanctions administratives en échange du versement, tout de suite, d’une somme d’argent. Ils ont accepté. (Au terme de quatorze années d’une procédure judiciaire complexe, le groupe bancaire a écopé d’une amende de 730 millions d’euros et de 105 millions d’euros de dommage et intérêt à l’État français, NDLR). Cela évite de repartir pour des années de procédure… », observe Samuel Vuelta Simon, qui mise également sur les effets bénéfiques de la création de la réserve judiciaire. « Cette réserve de magistrats qu’on peut appeler pour nous aider à former des compositions pour juger les affaires profitera aussi aux affaires de blanchiment très chronophages. Certains dossiers financiers nécessitent 15 jours d’audience… »
Reste le facteur temps. Une affaire financière internationale met rarement moins de six ans à parvenir à jugement. Renforts humains, spécialisation et réserve judiciaire doivent permettre d’absorber la montée en charge. « La justice n’a pas le rythme des médias », reconnaît-il, confiant toutefois dans les résultats à moyen terme.
* Le délibéré a été prorogé au 20 janvier 2026.
En chiffres
Le service de gestion des avoirs gère 185 dossiers comportant 416 biens saisis ou confisqués pour une valeur estimée à plus de 400 millions d’euros : des biens immobiliers estimés à 160 millions d’euros, 200 millions d’euros dans des comptes bancaires, 40 millions d’euros de véhicules, mais aussi des sacs Hermès, des cigares, des bijoux, des bouteilles de vin… En tout, 17 millions ont été versés à la TGF – la recette définitive pour l’État représentant 1,53 millions d’euros.
Dans les dossiers terminés, 22 comptes bancaires (41 millions d’euros) ont été restitués, 87 sommes d’espèces (415 000 euros) ont été déposées à la Trésorerie des Finances, 43 biens ont été donnés ou détruits.
Les affaires de blanchiment qui ont marqué Monaco
Binyamin : la première condamnation.
Le 5 juillet 1995, Moshe Binyamin est arrêté en possession de 5 533 300 dollars en coupures de 100 dollars réparties dans deux valises et quatre cartons… L’Israélien, qui a entretemps reconnu que ces fonds provenaient d’un trafic de stupéfiants dirigé par Eliaha Menashe, est condamné en 1998 à 100 000 francs d’amende et douze ans de réclusion.
Pedicone : l’argent du narcotrafic ?
Le 10 octobre 2000, Agatino Pedicone est condamné à Monaco à sept ans de prison pour avoir blanchi 6 millions de francs pour le compte d’un Colombien soupçonné de trafic de cocaïne.
Avesani : l’argent de la mafia calabraise.
En septembre 2008, Massimiliano Avesani, chef présumé de la ‘N’drangheta, se fait arrêter par la police monégasque après une alerte du SICCFIN au parquet. Numéro un présumé de la mafia calabraise, il avait participé à un énorme trafic de stupéfiants impliquant 2,1 tonnes de cocaïne et 15,8 tonnes de haschich destinés au marché européen. Condamné pour blanchiment par le tribunal correctionnel à sept ans de prison ferme et 100 000 euros d’amende, Massimiliano Avesani a vu sa peine confirmée en appel, le 16 avril 2012.
Casino d’Annemasse.
« L’affaire des Corses » visait des proches de Charles Pasqua, Michel Tomi (associé en affaires de Pasqua), sa fille Marthe Mondoloni et Robert Feliciaggi (ex-conseil territorial et correspondant du Rassemblement pour la France en Corse assassiné en 2006). Le clan corse Feliciaggi-Tomi est soupçonné d’avoir blanchi de l’argent, au Crédit Foncier de Monaco, provenant de la revente, en 1995, du casino d’Annemasse. Sur ce compte, un virement de 7,5 millions de francs a été repéré : il avait servi à financer le Rassemblement pour la France (RPF) de Charles Pasqua, aux élections européennes de 1999. En Principauté, le tribunal correctionnel de Monaco puis la cour d’appel ont condamné les 5 prévenus pour blanchiment en 2013 et 2014.