L’Autorité monégasque de sécurité financière (AMSF) joue un rôle clé dans le dispositif monégasque de lutte contre le blanchiment, le financement du terrorisme et la corruption. Pour son directeur Bruno Dalles, le cœur de la stratégie repose sur l’exploitation du renseignement financier.
À la tête de l’Autorité monégasque de sécurité financière (AMSF), Bruno Dalles participe à la stratégie nationale pour atteindre un objectif : sortir Monaco de la liste grise du GAFI en juin 2026. Une perspective réaliste ? « Si nous visons cette date, c’est qu’elle n’est pas irréaliste », insiste-t-il. Une partie essentielle du travail consiste à démontrer que la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme à Monaco n’est pas seulement conforme sur le papier, mais aussi dans les faits. Le plan d’action imposé par le GAFI est clair : renforcer les sanctions administratives, densifier la coopération internationale, améliorer la qualité des déclarations de soupçon et prouver que le renseignement financier débouche sur des résultats concrets.
« Aujourd’hui, près des deux tiers des points sont considérés comme largement remplis », affirme Bruno Dalles, qui s’appuie sur des chiffres clés : le nombre de déclarations de soupçon a presque doublé depuis 2020 (de 655 en 2020 à 1 351 en 2024, +10 % en 2025) et les transmissions au parquet sont également en hausse (+59% en 2024).
L’essentiel de l’effort porte désormais sur la démonstration d’efficacité : sanctions, confiscations de « biens mal acquis », dossiers aboutis, mais aussi capacité à agir sur les avoirs financiers situés à l’étranger. « On a systématisé, depuis le début de l’année 2025, les demandes d’identification des avoirs financiers et non financiers des entités personnes morales ou des personnes physiques qui font l’objet de nos investigations et de nos demandes à l’étranger. L’objectif, c’est d’identifier les avoirs à l’étranger pour faciliter le travail de la justice. Une fois qu’on a identifié des avoirs sur une affaire de blanchiment, la justice qui prend le relais du renseignement financier est en capacité d’adresser une commission rogatoire internationale beaucoup plus précise. Et elle va pouvoir demander une saisie pénale. Avant, si la justice le décide, d’obtenir une confiscation », décrit le directeur.
Cette démonstration opérationnelle est complétée par un volet diplomatique. Monaco a pris du poids au sein du Groupe Egmont, où elle a été élue coprésidente du groupe Europe 2. «Nous avons été élus coprésidents du groupe Europe 2. C’est un signe fort de confiance », souligne Bruno Dalles. Cette position permet à l’AMSF d’accéder plus rapidement aux informations de ses 180 homologues.
Avec l’Union européenne, les échanges se sont renforcés depuis que Monaco figure sur la liste des pays à haut risque de l’UE. Une communication plus proactive est en cours : « Monaco souffre d’un déficit d’information. Nous devons expliquer, à Bruxelles comme au GAFI, tout comme à la presse, ce que nous faisons réellement. »
- –Des missions complémentaires
La mission de l’AMSF ne se borne pas à « recueillir et analyser tout renseignement propre à établir l’origine ou la destination délictueuse d’une opération financière ». Il s’agit aussi de superviser les mesures mises en œuvre par les assujettis et veiller au respect des dispositions législatives et règlementaires, « vérifier la capacité et l’honorabilité́ des nouveaux entrants », « assurer l’information et la formation des assujettis et les aider » ou encore enquêter, contrôler et si besoin sanctionner les manquements ! La cellule de renseignement financier a priorisé l’amélioration de la coopération internationale et des échanges avec les cellules de renseignement financier (CRFs) étrangères – les demandes qu’elle a adressées en 2024 ont ainsi été plus que doublées par rapport à 2022 (+163%) et 2023 (+22%). Le service sanction de l’AMSF, créé en novembre 2024, a en effet désormais la charge d’instruire les rapports de contrôle établis par le service supervision, et d’engager, le cas échéant, une procédure de sanction. Avec à la clé des “malus“ allant du simple avertissement à la suspension temporaire ou la révocation de l’autorisation d’exercer, ou du permis de travail, ou une sanction pécuniaire pouvant atteindre dix millions d’euros pour les institutions financières !
2- De nouveaux outils de détection du blanchiment
L’AMSF dispose désormais des outils clés pour pister les opérations suspectes.
- FICOBAM : le fichier central qui facilite le renseignement financier monégasque
Monaco s’est doté d’un atout stratégique : le FICOBAM, fichier centralisé regroupant l’ensemble des comptes bancaires ouverts dans la Principauté. « C’est un outil d’information extrêmement efficace », rappelle Bruno Dalles. Le FICOBAM rassemble des données essentielles : identité des titulaires, numéros de compte, procurations, existence de coffres. Il ne contient toutefois pas les mouvements financiers. « Pour tout ce qui est flux et argent, l’information reste dans l’établissement. Le FICOBAM nous met sur la piste. À partir de là, l’AMSF peut solliciter des informations complémentaires. » Dans un contexte où les enquêtes reposent sur la rapidité et la précision, ce gain de temps est crucial. Des ajustements restent nécessaires, notamment pour s’assurer que toutes les données transmises par les établissements financiers sont exactes et corriger les « oublis ». « Erreurs ou omissions volontaires, on s’est rendu compte que des comptes n’avaient pas été déclarés par certaines banques… L’objectif est d’obtenir un fichier entièrement exhaustif en 2025-2026. »
À terme, le FICOBAM pourrait même être connecté à l’ensemble des fichiers des Etats membres de l’Union européenne: « Le paquet anti-blanchiment de l’UE prévoit un matching entre les fichiers des 27 registres nationaux de comptes bancaires. C’est un sujet qui se posera naturellement pour la Principauté. » L’arsenal anti-blanchiment de l’UE est censé être transposé à partir de 2026.
Ces données bancaires étant sensibles, l’accès au FICOBAM est limité à la lutte contre le blanchiment. Pour garantir leur confidentialité, des mesures internes de sécurité ont été mises en place « parce qu’en matière de cybersécurité, la faille principale est souvent humaine et pas technologique. Pas de clé USB, pas de télétravail, pas d’accès à distance. « La loi est très sévère sur le secret professionnel et l’obligation de discrétion, puisqu’une déclaration de soupçons ne peut être transmise à personne en l’état, même à la justice. » Des audits dits PASSI, qui sont des audits de test, d’intrusion, de vérification de système, sont effectués. Pour l’heure, « aucune fuite ou compromissions de données n’est arrivée », indique Bruno Dalles.
- STRIX : comment la technologie redéfinit la supervision monégasque
Autre pilier technique de la modernisation de l’AMSF : la nouvelle plateforme d’analyse et de traitement des données STRIX. Cet outil permet de centraliser, analyser et croiser des milliers d’informations provenant des professionnels assujettis à la loi anti-blanchiment. « L’analyse de l’ensemble de ces données, déclaratives, nous permet de faire une analyse et une cotation du risque, et c’est sur la base de cette cotation de risque que sont programmés des contrôles de supervision. Là, on est en train d’analyser les données 2024, qui ont été collectées pendant la campagne 2025, et du coup, ça va nous permettre de faire la programmation des contrôles 2026. » Dans cette analyse de risques, si le secteur financier est, compte tenu des volumes et des typologies, le plus à risque, il est aussi le plus régulé. « L’utilisation du cash massive sur les dépenses d’affrêtement fait du yachting un secteur à risque. Dans le secteur des métaux précieux, il y a aussi des habitudes d’utilisation de cash. Si on veut acheter des bijoux de grande valeur, on peut le faire en cash à Monaco, alors qu’on n’est censé ne pas pouvoir le faire à Nice ou même à Marseille. »
Certains secteurs se révèlent aujourd’hui particulièrement vulnérables en raison d’une prise de conscience encore insuffisante des obligations réglementaires. En 2024, une procédure massive de notifications de manquement a été lancée à l’encontre des entités n’ayant pas rempli leurs obligations, notamment l’absence de déclaration STRIX ou de transmission des procédures internes de lutte anti-blanchiment. Les résultats sont significatifs: 83 % des notifications ont conduit à une régularisation. Les sanctions étant en moyenne autour de 2400 euros, le maximum légal étant fixé à 5000 euros. Face aux critiques liées aux coûts et à la complexité de la mise en conformité, Bruno Dalles rappelle un principe fondamental : la lutte contre le blanchiment est la contrepartie normale de l’exercice d’une activité à risque. Elle doit être comprise comme un mécanisme de protection : protection du pays, du secteur, mais aussi de l’entreprise elle-même. « En cas d’implication, même involontaire, dans une affaire judiciaire, l’absence de dispositifs adéquats peut avoir des conséquences lourdes, bien au-delà du cadre administratif ».
3 – Terrorisme, corruption, contournement d’embargos : les risques auxquels Monaco doit faire face
Monaco, comme d’autres juridictions à forte activité transfrontalière, est exposée aux contournements d’embargos, aux flux marchands complexes et aux juridictions sensibles. La coordination entre les banques, l’AMSF et les autorités judiciaires est donc essentielle.
Si Monaco n’est pas exposée au terrorisme domestique, elle doit néanmoins surveiller des typologies complexes liées à son rôle financier. « La Principauté est davantage exposée aux contournements d’embargos qu’au financement classique du terrorisme. Aucun financement d’Etat ou micro-financement de gens qui soutiennent la cause et qui envoient de l’argent par le biais des transferts de fonds, Western Union ou autre, n’a pour l’heure été détecté. », précise Bruno Dalles.
Les circuits d’or ou de diamants issus de zones de conflit, les sociétés écrans ou les flux affrétés via des pays sous embargo constituent des risques identifiés. Le secteur du shipping — essentiel à Monaco — peut être indirectement exposé à des trafics pétroliers ou à des sanctions internationales. « On va retrouver dans les circuits de ventes parallèles, des structures écrans, des comptes bancaires, des sociétés d’affrêtement, des sociétés qui arment des bateaux, et il peut y avoir des liens avec Monaco. Cela fait partie des typologies de risques qu’on a pu révéler. »
Concernant la corruption, infraction sous-jacente du blanchiment, le risque principal provient d’opérations réalisées à l’étranger. « Nous constatons des cas impliquant des personnalités politiques d’Europe de l’Est, d’Afrique ou d’Amérique du Sud. L’argent qu’elles ont détourné, souvent, représente des sommes assez faramineuses. Ça va être réinvesti dans différentes activités dans le monde entier. Et Monaco peut avoir sa part de réinvestissement.» Ces flux transitent parfois par l’immobilier, le yachting ou les biens de grande valeur. Les dossiers PEP nécessitent une vigilance renforcée.
Monaco n’a toujours pas signé la convention de Merida qui prévoit la création d’agence contre la corruption. « A-t-on besoin à Monaco de créer une énième agence ? La question est posée, elle n’est pas tranchée au moment où on parle. Aujourd’hui, je pense que l’efficacité, ça serait que l’AMSF, déjà compétente en matière de lutte contre le blanchiment de la corruption, puisse avoir cette mission. On est déjà sollicité sur du blanchiment de détournement de fonds publics ou de la corruption, et recevons des demandes de nos homologues étrangers sur des localisations d’actifs à Monaco. Mais tout ça n’est pas arbitré», indique Bruno Dalles.
4- Cryptoactifs : entre innovation et risques émergents
Les cryptoactifs constituent un vecteur de risque « majeur ». « C’est une menace avérée or la législation à Monaco sur l’encadrement des activités liées aux cryptoactifs est incomplète, en l’absence d’ordonnance souveraine d’application. Donc toute activité qui n’est pas autorisée est interdite. On a besoin de la mettre à jour pour être conforme à la recommandation 15 du GAFI. Même si on n’est pas dans l’Union européenne, dans le cadre des relations avec l’Union et avec la France, il y a un certain nombre de règlements, directives européennes qui font l’objet d’obligations de transposition à Monaco comme le règlement MICA », note Bruno Dalles qui juge que l’on fait un peu trop l’autruche sur le risque lié aux cryptomonnaies en Principauté. « Les cryptoactifs, ce n’est pas le nuage de Tchernobyl, il n’a pas contourné Monaco… Achats et investissements se font à Monaco. Il y a même des encarts publicitaires promouvant les cryptos ! Et Donald Trump Jr est venu à Monaco (mi-septembre) pour faire la promotion de la cryptomonnaie familiale, le World Liberty Financial, auprès d’investisseurs d’Europe centrale et de l’Est… »
Premier risque : des escroqueries aux cryptos. « C’est-à-dire que celui qui fait croire qu’il va acheter des cryptos, l’intermédiaire, prend l’argent et part avec la caisse. Les gens ne s’en rendent pas compte tout de suite. Parce que, comme d’autres escroqueries, on leur fait croire que ça a pris de la valeur, qu’on leur envoie un relevé de compte, ou ils sont riches et ne demandent pas leurs bénéfices», explique le directeur de l’AMSF. Avant de poursuivre :« On en détecte, on a une coopération avec la police, justement, pour essayer de récupérer les fonds », avertit Bruno Dalles, qui rappelle que le seul intérêt des portefeuilles numériques, « c’est souvent de masquer l’origine des fonds et de profiter de la discrétion de la blockchain pour faire des opérations occultes ». D’où un appel à la vigilance renforcée pour toute conversion du crypto à la conversion en euros ou en biens « Au lieu d’arriver avec des valises de cash, certains arrivent avec un wallet ou une clé USB pour justifier les fonds et les réinjecter dans l’économie légale », résume Bruno Dalles.
5- Une stratégie de communication internationale pour restaurer la crédibilité de la Place
Pour Bruno Dalles, la bataille de l’image de Monaco passe par une communication adaptée.
« Elle doit être incarnée au plus haut niveau politique et coordonnée, insiste le directeur de l’AMSF. Le ministre d’Etat a complètement conscience de ce sujet, et a pris des décisions qui vont nous permettre, tout au long de l’année 2026, d’être beaucoup plus proactif dans la stratégie de communication, et probablement d’être épaulé par des cabinets. » Plan de communication, identification des leaders d’opinion… « Il faut travailler sur la profondeur et sur la durée. »
C’est d’ailleurs ce qu’ont fait les Emirats arabes unis pour sortir de la liste grise du Gafi. « Ils ont fait tous les efforts nécessaires. Ils se sont fait accompagner par des cabinets d’influence, d’investigation, pour changer leur image, faire de l’influence auprès des organisations internationales », note Bruno Dalles. Taclant au passage la réalité des progrès effectués par les Emirats : « On est tous très étonnés de leur sortie compte tenu du fait qu’on ne perçoit pas encore l’amélioration de la coopération avec leur cellule de renseignement financier ».
